—Parce que vous êtes tous des enfants, et, comme tous les Latins, trop simples ou trop complexes. Avez-vous jamais regardé attentivement Mariette, la femme de chambre de miss Waston? Etes-vous d'ailleurs jamais allés à Beaulieu, à la villa Wellingtonia? Qui de vous a été reçu chez ces dames? Personne. A merveille. Vous ne pouvez comprendre. Si, pardon, colonel, vous, vous allez chez mistress Migefride, et vous aussi, consul. Mais vous ne regardez que les femmes habillées chez Doucet et chapeautées par Lewis. Vous ne connaissez donc pas Mariette. Qu'il vous suffise donc de savoir que cette fille de chambre est le sosie de sa maîtresse.

Mariette, de son vrai nom Annie Stephenson, rappelle trait pour trait notre richissime Eva. Ce sont les mêmes yeux d'un gris d'agate, la même plantation de cheveux (miss Waston est plus blonde), la même mâchoire surtout et le même éclat de teint; et miss Eva est très jolie; c'est presque une professionnelle beauté de la colonie américaine; et Mariette n'est que passable. C'est un beau brin de fille, et voilà tout. Ce modèle pullule dans tous les oyster's bars de Londres... et cela tout simplement parce que seule, l'habitude du luxe et du grand confort développe la beauté. Miss Eva, qui est une intelligence, sait quelle part ses tea-gowns de cinquante louis et ses petites trotteuses de vingt-cinq, avec une perle de Morgan ou un émail translucide de Lalique, ont dans la réputation de joliesse qu'on lui a faite. Elle n'a pas plus d'illusion sur la sincérité des hommages que sur la qualité de l'encens prodigués sous ses pas, et elle sait quel but et quelle proie aussi pourchassait en elle la meute de ses soupirants de cet hiver!

Aussi ne croyez pas une minute que la présence de Mariette auprès d'elle soit un effet de pur hasard. Cette présence a été voulue par miss Eva elle-même; le choix d'Annie Stephenson comme camériste a été le fruit de longues réflexions. C'est d'ailleurs la plus imprévue circonstance qui l'a mise sur le chemin de miss Waston. Annie Stephenson n'avait jamais été en condition. Avant d'entrer au service d'Eva, elle était figurante à l'Aquarium; et, si elle a été retirée du bataillon des marcheuses pour être attachée à la personne de miss Waston à de très gros appointements, c'est justement à cause de cette ressemblance. Saisissez-vous, maintenant?

—Mais c'est tout un roman que vous nous racontez là, princesse!

—Oui, en effet, et il est bien tard pour s'attarder dans un roman.»

Et, brûlant la politesse à ses hôtes, la vieille princesse Outcharewska se levait de table et donnait le signal de passer au salon.

Ce fut un désappointement général.

La princesse avait pris le bras du colonel de Brignolle.

—La suite au prochain numéro, disait-elle avec un malicieux sourire de ses lèves peintes, ceux d'entre vous, messieurs, qui désirent connaître la fin de l'histoire, me trouveront chez moi demain, à cinq heures. Je leur offrirai le thé. Il faut bien occuper ses journées; elles sont longues en ce Nice d'été. Mais qui d'entre vous osera la montée du Mont-Boron par cette chaleur? Je connaîtrai ainsi les amis de la Vérité. Et maintenant, messieurs, n'est-ce pas, un petit poker.