LA RAFALE
L'été dernier, je passais une quinzaine de jours, en juillet, aux environs de Paris, à Joinville. Installé dans une auberge du bord de l'eau, dans une île, j'y avais ce soir-là trois amis à dîner, Monnier, Bruchard et Gainshlert venus tous trois en auto.
Tout à coup, levée dont ne sait d'où, une saute de vent courait à travers l'île: une lueur courte allumait les feuillages rebroussés. Comme sous une main géante, les peupliers des berges s'échevelaient, se ployaient, tordus, pareils à des jets d'eau, des cimes bruissantes balayèrent une pelouse; il y eut un clapotis de vagues et des heurts de barques contre les pontons... une grêle de pétales roses s'était abattue sur la table.
Des fourchettes tombaient, un verre fut renversé qui chut par terre et se brisa, les lauriers-roses en caisses venaient de pleuvoir leurs fleurs; ce fut une panique. Des volets claquèrent:
—Fermez les fenêtres, hurlait l'aubergiste. Au ponton! Amarrez les bateaux...
Des ombres coururent sur les rives, des voix de femmes appelèrent des enfants, et dans un ciel livide chargé de nuées de plomb, dramatisée par un beau clair de lune, la rafale se déchaîna.
Tous les ombrages de l'île bruirent à la fois, ce fut comme une plainte d'orgues au-dessus des pâtures et des jardins de villas; le long des pontons, les barques et les amarres continuaient à geindre un râle monotone et sinistre, et d'entre les nues affreusement déchirées une clarté sale et jaune, tel un pus lumineux, jaillit et s étala; un jour d'agonie dévasta le paysage, l'atmosphère était toujours plus chaude, plus ardente. Une haleine de fournaise dévorait la campagne et toute la nature haleta.
Sous la menace de l'ondée, demeurée suspendue, les dîneurs s'étaient réfugiés dans une salle de l'auberge. Ils y suffoquaient derrière les persiennes prudemment closes; aux fenêtres restées grandes ouvertes les rideaux palpitaient dans un souffle de feu.
—Et ce sacré orage qui n'éclatera pas!.. De la pluie, pour l'amour de Dieu! de la pluie!
Et le gros Monnier, trempé comme une éponge, bousculait son couvert. Des pêches roulèrent d'un compotier dans une jatte d'écrevisses à la nage. Personne n'y touchait. Nous avions tous l'appétit coupé et l'estomac étreint. On sentait l'ouragan rôder, comme un malfaiteur, au-dessus de la banlieue, hésitant encore où il s'abattrait.