—Et pas moyen de partir avant la pluie! Bruchard est bien trop nerveux pour conduire dans cette électricité. Quant à moi, je suis comme une soupe, une vraie panade, je n'en peux plus.

Nous laissions Monnier monologuer en silence. Comme une angoisse planait, une phalène effarée venait se brûler les ailes au verre de la lampe, de larges gouttes de pluie tintèrent contre le bois des persiennes. Un émoi courut dans les feuilles et ce fut un bruit de cataracte, l'averse tombait enfin, et la campagne respira; mais la pluie n'abattait pas le vent, il tournoyait toujours autour de l'île, secouant éperdûment les peupliers et heurtant avec fureur l'avant des barques et des yoles contre les pilotis de pontons.

—La Rafale! ce mystérieux déchaînement d'un élément indomptable, capricieux, fantasque, imprévu à travers le calme accablé d'une soirée de chaleur. D'où vient ce vent qui bouleverse maintenant tous les êtres et toutes les choses et finit par nous angoisser, nous autres sceptiques, devant la menace de l'inconnu! La Rafale qui est le Mistral de la vallée du Rhône, la Tramontane d'Italie, le vent d'Espagne des Pyrénées et le Sirocco d'Afrique, le Simoun qui soulève les sables et ensevelit les caravanes et quelquefois même des villes, comme la Timgad retrouvée, après des siècles, endormie et intacte dans l'or brûlant du Désert.»

Les yeux de Barnsthert étaient devenus lointains.

—Te voilà parti, ricanait Bruchard. Visionnaire, va! Je parie que tu fixes en ce moment des vieux arcs de triomphe et des colonnades?

—Peut-être! En tous cas, ces phénomènes élémentaires demeurent très étranges, très mystérieux. Les savants croient avoir tout dit avec les mots d'électricité et de courants magnétiques. Or, la science indique et n'explique pas...

Et après un assez long silence:

—Et cette ruée de l'ouragan, elle n'a pas lieu seulement dans l'atmosphère, la rafale ne bouleverse pas que les contrées. Il y a des rafales morales et intellectuelles, des ouragans physiologiques, et j'ai connu des existences longtemps placides et honnêtes, tout à coup bousculées et remuées de fond en comble par des orages d'inattendues passions. Vingt ans de labeur probe et consciencieux n'empêchent pas tout à coup un homme de devenir un voleur, pas plus que vingt-cinq ans de mariage et de vie de famille n'empêchent une femme, jusqu'alors réputée insoupçonnable, de verser tout à coup dans la galanterie, et la pire galanterie, celle des femmes mûres ayant dépassé l'âge de plaire et réduites à attaquer un partenaire qui n'en veut pas.

Rien de plus triste et de moins explicable que ces subits effondrements de tout un passé de droiture et de vertu dans un coup de tête ou un coup de cœur, qui ne sont malheureusement que des coups de reins, chez les femmes surtout. En effet, chez celles-là, quand le feu prend à la cheminée, c'est toute la vieille suie qui flambe; et rien de moins poétique et de moins platonique, hélas! que la soi-disant sentimentalité des vieilles amoureuses. La Rafale, le vent du Sud et de Luxure qui secoue l'automne des vieilles femmes!

Il m'a été donné d'observer de très près les prodromes d'une passion folle autant qu'imprévue, une espèce de cas d'érotomanie sénile chez une femme de la plus haute société et qui, jusqu'à plus de cinquante ans, s'était gardée au-dessus de tout soupçon. La Rafale, chez cette veuve, Américaine, quatre fois millionnaire et veuve sans enfant, la Rafale se déchaîna en plein été, pendant les grandes vacances, dans un château de Touraine, où je me trouvais, moi-même, invité avec mes parents.