Il y a de cela une dizaine d'années. J'étais tout frais émoulu du collège, et dans ce vaste château de Lormeril les deux fils de la maison, un peu moins âgés que moi (Marcel avait dix-huit ans, et Albert, seize), étaient activement poussés dans leur fin d'études par le comte Adalbert de Lormeril, leur père, qui les voulait tous deux à Saint-Cyr, pour la rentrée d'octobre, et pressait fiévreusement leurs derniers, examens.

Dans ce but un jeune professeur de l'Ecole des Chartes avait été appelé, comme répétiteur, auprès des deux futurs saint-cyriens. M. Daniel était un homme de tout repos, chaudement recommandé pour sa connaissance spéciale des mathématiques et des hautes études, objets de l'examen. A une solide et sérieuse instruction M. Daniel joignait un tact exquis et les meilleures manières. Une urbanité, une bonhomie rassurantes corrigeaient chez lui la froideur d'un extérieur un peu raide au premier abord. C'était moins un précepteur qu'un camarade, mais un camarade qui ne laissait pas entamer un pouce de son autorité. Il n'admettait aucune familiarité, aucune plaisanterie à l'heure des études et des leçons.

Je venais de passer mes examens d'une façon peu brillante, et mon père avait obtenu de M. de Lormeril que je suivrais les cours de ses fils. J'avais besoin, prétendait mon auteur, de consolider mes connaissances. C'est ainsi que je devenais l'élève de M. Daniel et passais d'assez studieuses grandes vacances... Je m'y résignais mal, et, tout charmant que fût le précepteur, je ne tardais pas à prendre en grippe ce grand château de Lormeril, où les heures de labeur et d'étude étaient réglées comme au collège. Et, là-dessus, on annonçait l'arrivée de la tante de Lormeril.

C'était une tante à héritage, quatre fois millionnaire et veuve depuis déjà dix ans du frère même du châtelain. Elle était née Annie Bloosevelt et fille d'un propriétaire de puits de pétrole. Henri de Lormeril, l'aîné de la famille, avait connu miss Annie pendant un séjour à Boston; son chic français, sa longue moustache blonde et son titre de comte avaient séduit la jeune Yankee. Le pétrolier flatté n'avait pas dit non; miss Annie Bloosevelt était devenue la comtesse Henri de Lormeril.

La comtesse Henri de Lormeril n'avait jamais été jolie, elle n'avait non plus jamais été coquette et, depuis dix ans que durait son veuvage, n'avait jamais une fois quitté le deuil. C'était une tante de tout repos et dont les millions ne devaient pas aller à d'autres qu'à ses petits-neveux. On faisait grand cas à Lormeril de tante Annie. Elle venait y passer les vacances en famille, s'y montrait plus que généreuse, et pour la recevoir on mettait les petits plats dans les grands.

C'est ce galion d'Amérique dont Albert et Marcel m'annonçaient la venue avec de tels air d'importance et de componction, que je n'avais pas assez d'yeux pour regarder cette tante extraordinaire.

Mme Henri de Lormeril me parut, d'ailleurs, des plus simples. De mise cossue, mais sévère, elle portait encore le bandeau blanc des veuves sur des cheveux striés de nombreux fils d'argent; elle avait le teint brouillé des vieilles filles et d'assez beaux yeux noirs dont un pince-nez ôtait toute l'expression; de très belles bagues à ses doigts décelaient seules son opulence.

Tante Annie embrassait passionnément ses neveux, passait des bras de son beau-frère dans ceux de la belle-sœur, obtenait pour nous tous un jour de congé en l'honneur de sa venue et s'installait parmi nous. On lui avait vaguement présenté M. Daniel.

Je n'avais que dix-neuf ans, mais j'étais déjà assez averti. Dès le troisième jour, il me sembla que la comtesse Henri de Lormeril arrêtait assez longuement son regard sur M. Daniel.