—Elle examine le précepteur de ses neveux, me disais-je, et cherche à se former sur lui un jugement...

M. Daniel avait une fort belle voix et lisait à miracle. Le soir, M. de Lormeril lui demandait parfois de nous faire quelque lecture de Racine ou même d'André Chénier dans l'intimité du salon. A la sixième lecture, tante Annie, jusqu'alors si silencieusement attentive, s'extasiait brusquement sur la pureté de diction du précepteur.

—Monsieur Daniel doit chanter à ravir! s'exclamait-elle. Vous avez une très jolie voix de ténor, vous auriez réussi au théâtre. Je suis sûre que vous êtes musicien?»

M. Daniel eut beau s'en défendre, tante Annie s'installait au piano et il fallut que M. Daniel chantât. Il avait une assez belle voix, en effet, mais au bout de huit mesures tante Annie se levait toute pâle et se retirait dans sa chambre. Elle étouffait, disait-elle, la tête lui tournait, le cœur lui faisait mal.

Et tante Annie devint nerveuse: elle avait perdu l'appétit. On la vit s'isoler des journées entières dans le parc. Elle cherchait l'ombre des allées couvertes ou la solitude des prairies, du côté des fermes, hors des murs du domaine, et puis elle se plaignit d'insomnies, et, un beau matin, à table, demanda que M. Daniel vint lui faire la lecture dans sa chambre, le soir. Sa diction calme et pure apaiserait son énervement.

On n'avait rien à refuser à la tante Annie. Certaines de ses veilles se prolongèrent fort tard. Mais tante Annie ne se calma pas. Son agitation augmentait au contraire. Ses prunelles maintenant, derrière les verres de son pince-nez, jetaient des éclairs d'orage. Des bouffées de chaleur lui montaient à la face, qui l'obligeaient à sortir brusquement sur le perron avant la fin des repas. La vieille dame eut même quelques crises de larmes. Les Lormeril s'alarmèrent. Évidemment tante Annie supportait mal son veuvage; mais quel était l'élu de son vieux cœur? Elle passait, maintenant, ses journées dans sa chambre à bâcler une furieuse correspondance... A qui écrivait-elle ainsi? sûrement au bien-aimé; et puis, on eut le mot de l'énigme. Des tas de colis arrivèrent de Paris, et tante Annie se transforma. Elle quitta son deuil, arbora des toilettes...; des corsages de dentelles moulèrent une taille tout à coup amincie, et des dessous tumultueux l'escortèrent désormais d'un bruissement de soie. Tante Annie était amoureuse, puisqu'elle était devenue coquette, et l'objet aimé était là. Personne n'osait le nommer encore et tous l'avaient deviné. Un besoin d'incessante locomotion obsédait maintenant la vieille dame. Elle faisait atteler le matin, elle faisait atteler dans la journée, elle faisait atteler le soir. Tantôt c'était le break, tantôt c'était le landau, tantôt la victoria. Et, dans toutes ses promenades en voiture, il fallait que M. Daniel l'accompagnât. Les Lormeril agités imposaient toujours la présence d'un de leurs fils à ces tournées sentimentales. Ils étaient décidés à patienter jusqu'au bout plutôt que de soulever un éclat.

Albert revenait, un jour, outré d'une de ces promenades:

—Ma tante est folle, disait-il à son frère et à moi, penses-tu qu'elle nous a montré ses jarretières, à nous deux M. Daniel; des grosses bouffettes de satin mauve, de vraies cocardes, et toutes parfumées à l'iris. «Elles sont mauves, a-t-elle dit à M. Daniel, c'est la couleur que vous préférez, ne vous défendez pas.» Et puis, très vite, entre ses dents: «Et, vous savez, je n'ai pas de pantalon.» M. Daniel était très gêné et moi aussi.»

Le danger pour les vieilles dames de sortir aussi peu vêtues! Cinq jours après, tante Annie prenait le lit avec trente-deux degrés de fièvre. Le médecin, appelé en toute hâte, prescrivait la diète et décidait quelques piqûres. Tante Annie se révoltait contre la laideur du docteur Désambrois, contre sa maladresse et son impudeur aussi; le médecin s'attardait luxurieusement à palper les nudités offertes à la seringue Pravaz, et dans un accès de délire tante Annie réclamait M. Daniel auprès d'elle. M. Daniel (elle en était sûre) la piquerait bien mieux que le docteur!