—Un lecteur! J'ignorais. Mais qui donc?
—C'est ce jeune conférencier belge qui n'a pas réussi tout à fait cet hiver, à Nice et à Monte-Carlo. Je l'ai attaché à ma personne; je lui donne dix louis par mois et le couvert; il va rentrer. Il me fait la lecture le matin de huit à dix, et le soir de neuf à onze. Le soir on me lit du d'Annunzio, du Musset, du Vigny, du Swinburne, du Régnier, des poètes; le matin, ce sont les journaux, les revues, les romans s'il y en a.
—Un conférencier belge! mais c'est Jacques Reutler.
—Oui.
—Mais c'est un très beau garçon, princesse! On va jaser.
—Beau? je ne sais pas; je ne regarde plus mes contemporains, ils sont tous nés trop tôt ou trop tard. Maintenant, je regarde en moi-même, mais je suis encore restée très sensible au timbre de la voix. C'est si prenant, si émotionnant, une belle voix chaude, un peu voilée, qui parfois s'altère et qui sombre. Les voix de femme m'impatientent, je n'ai jamais pu supporter de lectrice. Les voix de comédiens m'exaspèrent, elles sont posées trop haut ou trop bas, et puis ces messieurs parlent comme on écrit, en ronde. Les plus belles voix sont celles des poètes. Je soupçonne ce petit Reutler de faire des vers.
—Et la voix de M. Olivari, fit le romancier en s'esclaffant de rire, miss Eva Waston vous a-t-elle dit quel genre de voix a son fiancé?
—Mon cher ami, ripostait la princesse, brisons sur ce sujet; si vous le voulez bien. Là-dessus vous n'avez jamais dit que des bêtises. Vous n'avez jamais rien compris et ne comprendrez jamais rien à l'âme anglo-saxonne.
Sourdière s'inclinait.
—Merci. Me conduirez-vous au moins au domaine des Estérais, princesse? Je serais si curieux de connaître l'aire, où cette aiglonne s'est changée en colombe?