—Non, car vous êtes un Latin, ataviquement persuadé de l'infériorité de la femme; et ce qui vous gêne et vous humilie dans cette théorie de l'amante se donnant sans espoir de retour et parce que l'occasion lui plaît, c'est l'espèce d'égalité où nous entrons alors avec vous autres hommes, en faisant nous aussi un choix. Vous admettez qu'on vous cède, mais vous nous refusez le droit de sélection. Jamais un Français ne se résignera à reconnaître en nous une égale.
—C'est qu'avec vos théories, princesse, c'est nous qui descendons dans l'échelle morale. Nous devenons des hommes de joie, on nous choisit, puis on nous laisse. Reste à établir si Messaline élevait jusqu'à elle ses amants ou s'abaissait jusqu'à eux.
—Encore une stupidité, Sourdière. L'amour est de plain-pied.
—Quelle conviction, princesse! Vous exposez là des théories de pure anarchie!
—D'anarchie! oui, peut-être. La civilisation m'attriste et m'emplit de dégoût, oui et la princesse étouffait un soupir, puis, se reprenant aussitôt:—Oui, vous avez vu clair dans mon âme. Sa voix s'était un peu alentie.
Si j'aime tant la sauvagerie de ce pays, c'est que j'y ai senti flotter autour de moi des désirs d'homme: voilà longtemps que pareille chose ne m'était arrivée. Songez, j'ai soixante-dix ans, soupirait la princesse, tout à coup sincère. Pour toute la Riviera je suis la vieille Outcharewska, une vieille folle empanachée et peinte, un éventaire de joaillerie, un mannequin de couturier, qui pourrait, au besoin, servir d'épouvantail aux oiseaux... Oh! n'essayez pas de me démentir, je serais encore bien plus affreuse sans tous ces falbalas et le maquillage. Ce désir de prolonger une beauté finie, ce besoin de plaire et de tromper encore n'est qu'une politesse vis-à-vis du monde et surtout des amis. Les femmes très entourées de famille, de fils et de petits-enfants, ont seules le droit de vieillir; les cheveux blancs ne siéent bien qu'aux aïeules, et moi, je suis seule dans la vie. Je dois donc m'y défendre, d'où toute cette coquetterie ridicule peut-être, mais qui illusionne encore.»
Jamais Paul Sourdière n'avait surpris chez la princesse une telle tristesse.
—Vieillir, quelle chose affreuse que de vieillir, surtout quand on a été jeune, jolie et fêtée, désirée, adorée, adulée! Et j'ai été tout cela.
Je suis née sans fortune, mon cher Sourdière, et ma situation, c'est moi seule qui l'ai faite. J'ai été très belle, et je n'ai pas gardé un portrait de moi: ceux-là ne sont plus qui auraient pu attacher quelque prix à mon image. Très vite initiée par la pauvreté, pis que la pauvreté, par la gêne aux cruautés implacables de la vie et consciente de ma beauté, avertie par maintes expériences de l'empire qu'exerçait sur les mâles la clarté de mes yeux et de ma chair (j'étais une blonde lumineuse), je tablais sur les désirs des hommes et j'édifiais sur eux ma fortune. J'eus la chance d'éviter toujours le théâtre et la galanterie officielle; j'eus des amants que je sus choisir et fus une courtisane assez adroite pour me faire épouser pour ma beauté. J'avais trente ans quand lord Mérédith me prit pour femme. Je fus une lady irréprochable, et quand Mérédith mourut en me laissant la rente viagère de ses huit millions, j'avais juste quarante ans. J'avais donné dix ans de vertu à mon mari: il les soldait. Sa générosité allait jusqu'à ne pas exiger mon veuvage. J'étais libre de me remarier.
J'avais connu les désirs, je connus alors la cupidité. Affligée de quatre cent mille francs de rentes, je fus assiégée de demandes; je cessais de lire désormais la sensualité dans les yeux; j'étais encore pourtant très belle. J'avais conservé une taille incomparable; ma gorge n'avait pas bougé, et, sous des cheveux si fins qu'ils m'auréolaient d'une fumée d'or, j'avais encore, la quarantaine sonnée, un visage de vierge. Mais qu'importait aux épouseurs la fraîcheur de ma peau et de mes yeux! J'étais la veuve aux quatre cent mille francs de rentes, la poule aux œufs d'or. De très grands noms un peu tarés et de vraies gloires un peu fanées tourbillonnèrent autour de moi. Je vécus dans l'intrigue et la lassitude de flirts outrageants et de poursuites obsédantes; c'est alors que j'appris à connaître les hommes. L'intérêt seul vous les montre tels qu'ils sont. En amour, ce ne sont que rarement de beaux animaux... L'amour! je ne devais plus le connaître!... et je souffris atrocement de cette soudaine disparition dans ma vie de la sexualité et du désir.