J'avais vécu vingt ans dans la poignante ivresse d'être voulue et sollicitée pour la splendeur seule de mon corps... La chute était cruelle et le réveil abominable; je payais chèrement la jouissance de mes huit millions.

Et rebutée, écœurée, très attristée surtout, j'épousais le prince Serge Outcharewski. C'était le plus vieux de mes soupirants; il était ruiné de santé et réduit par sa famille à la portion congrue. C'est son âge et son délabrement physique qui me décidèrent. Avec lui j'avais toutes les chances d'être bientôt veuve, et puis, je n'avais pas avec ce malade à supporter le mensonge des caresses. Il fut stipulé entre nous que nous vivrions complètement à part. Je serais chez lui à Paris, et il serait chez moi à Nice; je lui abandonnais soixante mille francs par an pour ses voyages et ses cigares et m'engageais à respecter son nom; je tins parole. Les prétendants m'avaient guérie des amants.

Le prince tint à se faire regretter: il mourait six ans après notre mariage. Je redevins veuve et retrouvais, plus enragée que jamais, la meute affreuse des poursuivants.

—Quelle amertume, princesse! Vous avez de ces mots! Seriez-vous anarchiste?

—Peut-être. J'ai la haine de l'argent. Jeune, il m'a domestiquée aux caprices d'autrui pour, à l'âge où j'aurais pu partager les désirs, m'en interdire la joie complice. Je ne pardonnerai jamais à mes millions de m'avoir ôté l'amour.»

Sourdière sentait la princesse en veine de confidences.

—Alors, princesse, lui demanda-t-il, depuis votre mariage avec lord Mérédith, vous n'avez jamais?...

—Non, je n'ai trompé aucun de mes maris; je devais ma fortune à l'un, mon titre à l'autre: j'ai payé comptant.

—Mais depuis votre veuvage?