Tour à tour passionné pour les A ou pour les B, au hasard des rencontres, voilà huit jours qu'il les photographiait sans relâche dans toutes les attitudes et dans tous les décors de leur rude vie d'armée en campagne. Ses clichés auraient fait la fortune d'un éditeur de cartes postales. Il emportait donc son kodak; et, quand la victoria de la princesse venait le prendre à l'hôtel, il ne la faisait pas attendre.
Le général de Brusselard avait indiqué un plan de campagne, que le chef des B, le colonel Astié avait déjoué. La princesse et Sourdière n'avaient plus trouvé personne à Cabane-Vieille; une marche de nuit avait fait un désert des pentes de l'Authion et de la forêt de Turini. Des baraquements abandonnés, entre lesquels ils se promenaient, ils plongeaient dans les trois ravins où vient mourir la vallée de la Bévera. Désertes aussi les hautes pentes gazonnées de Mangiabo. Jusqu'au pied de l'épais contrefort, derrière lequel s'abritent les maisons du Moulinet, montagnes et ravins dévalaient brusquement; vaste entonnoir de roches et de pâtures, hier encore peuplé d'une foule grouillante et bariolée de soldats et, depuis leur départ, hanté d'une étrange et poignante solitude.
De lointaines fusillades du côté de l'Escarenne éclataient à de rares intervalles; la trame du silence se déchirait comme une soie; mais, une minute après, les mille bourdonnements des insectes et des herbes le tissaient de nouveau plus vite et plus sonore de leurs innombrables frémissements. La princesse sentait peser en elle une affreuse tristesse.
Le silence de la montagne, cette ivresse de la nature faite du rêve immobile des cimes et de la joie du vent, de la griserie de l'insecte et du vivace élan des tiges, étreignait la vieille anglaise au cœur. Elle y avait trop entendu, les jours précédents, les bruits familiers et joyeux des compagnies campées à la belle étoile: cris des hommes autour des lessives et des cuisines; hennissements des mules à l'abreuvoir; hurrahs des troupiers à l'heure de la soupe; querelles vite éteintes autour des cantines, et commandements des supérieurs. Cabane-Vieille et le désarroi de ses baraquements vides lui donnaient le mal de la solitude; elle et Sourdière redescendaient à Turini. Là au moins, sous les hautes branches des sapins traversées de soleil, trouveraient-ils la gaieté du petit restaurant d'officiers et du grand abreuvoir, où les longs chariots chargés de bois de la forêt voient s'arrêter leurs attelages. Ce silence régnait aussi sous les grands arbres, plus bourdonnant encore que sur les hauteurs; une odeur enivrante de thym et de lavande se dégageait dans la chaleur; là aussi tous les baraquements étaient vides. La princesse s'arrêtait auprès de l'abreuvoir.
—Partis! Ils sont partis, et, jusqu'à l'année prochaine, et je me sens plus vieille de dix ans depuis leur départ. Voilà douze jours que je viens me promener ici, et chaque fois j'y venais avec une toilette nouvelle, hermétiquement voilée. Oh! cela naturellement, mais corsetée, ajustée, chaussée, gantée et avec quel soin, et tout cela, pour plaire à ces soldats! Oh! je savais bien que je ne faisais aucune illusion aux officiers. Ceux-là sont de notre horrible monde; ils chiffrent la date exacte de toute ride de femme; mais pour ces hommes du peuple ou de la montagne, pour ces humbles et, disons-le, ces brutes arrachées de leurs foyers et asservies, les pauvres êtres, à ce dur métier de routier, mon élégance faisait de moi une femme; mes dessous de soie me donnaient vingt ans. Claire de costume et de teint grâce à mon maquillage, je passais parmi leur lassitude et leur vigueur comme le spectre de la Jeunesse et, je vous l'ai déjà dit, Sourdière, malgré mes soixante-dix ans, dans cette forêt, cet été, j'ai senti flotter autour de moi une atmosphère de désirs.
Le désir! La seule raison que nous ayons de vivre. Désirer! quelle joie et quel supplice! Mais quelle intensité apportée dans notre vie! Mais être désirée, quelle ivresse et quel orgueil! Or être désirée, pour une femme, mon ami, c'est ne pas vieillir. Le poète l'a bien compris, qui, faisant parler un amant aveugle à sa vieille maîtresse, écrivait ces quatre mauvais vers:
Et mes yeux te voient toujours belle,
Le front clair comme au premier jour;
Et ta jeunesse est éternelle,