—Ah! princesse!
—Mais lui ne m'a pas revue!
—Comment?
—Voilà. Deux jours après mon abandon furtif et délirant d'un soir, mon jardinier venait me prévenir qu'un homme rôdait obstinément depuis le matin dans le chemin de servitude, derrière le grand mur du parc. C'était un individu d'assez mauvaise mine; il croyait devoir m'avertir. J'envoyais voir le valet de chambre. «C'est un Italien, me rapportait-il, un marin de quelque tartane. Il est là, dans le chemin, qui joue aux boules avec des oranges.» Un Italien! Je devinais que c'était lui. Je sus assez me dominer pour ne pas courir immédiatement à la petite porte. J'attendais le crépuscule. J'y allais comme en me promenant, à travers les allées. Mais, arrivée sur les lieux, je me gardai bien d'ouvrir. Je me penchai et regardai par le trou de la serrure. C'était bien lui. Mon Sicilien était là, épiant la porte qui me séparait de lui. Debout, les bras croisés, avec une expression farouche, il ne jouait plus avec ses oranges. J'avais une folle envie de me jeter contre sa poitrine et de l'étreindre de toutes mes forces; je me contentai de le regarder. Il revint ainsi pendant deux jours, et, moi, je revins aussi le contempler et me rassasier de ses allées et venues, de ses prunelles ardentes et de l'impatience crispée de sa bouche. Il rôdait comme un fauve. Je mourais à la fois de désir et de regret. Pendant deux jours ce fut l'agonie d'un sexe autour d'un autre. L'agonie d'un sexe, la plus belle définition que j'ai jamais lue de l'amour. Les jasmins pleuvaient sur ma tête, comme le soir de notre étreinte; comme le fameux soir, leur odeur me faisait défaillir.. Et, je n'ouvrais point! Il partit sans m'avoir revue.
—C'est ce qu'on appelle avoir du caractère. Mes compliments, princesse.»
La princesse se levait de son siège improvisé et se mettait à marcher. Du bout de son ombrelle elle fauchait à larges coups les clochettes bleues des campanules et les pétales roses de silène.
—Un caractère qui ne me garde pas toujours des pires enfantillages et des plus ridicules. Ainsi, le croiriez-vous, Sourdière, l'autre soir, je suis revenue errer seule au clair de lune parmi ces baraquements pleins d'hommes endormis. J'avais laissé ma voiture un peu au-dessus, sur la route, et là, dans la magie de la forêt lunaire, j'ai écouté la forte respiration du camp qui montait, régulière et rythmée, dans la nuit.
J'y avais passé toute la journée et, comme la veille et l'avant-veille encore, j'avais vu s'allumer sur mes pas des regards et des œillades. Oh! la délicieuse brûlure que vous mettent sur la peau certaines prunelles d'hommes! Une femme seule peut sentir cela. Le jour, j'avais justement traversé le bivouac à l'heure de la soupe; les soldats, emblousés de toile grise, la mangeaient assis au revers du talus, accroupis dans l'herbe ou vautrés sous les sapins. Tannés par le soleil et maigris par les marches, ils offraient tous des faces ardentes et tirées de routiers. Une faim presque animale les tenait penchés sur leurs gamelles, mais je passais, et le parfum de mes dessous fit brusquement lever les têtes. Une lueur emplit tous ces yeux, et ce furent des regards de bête que je sentis fondre sur moi; la minute fut délicieuse, il me semblait rôder parmi des fauves... Devant le petit restaurant, deux lieutenants et un capitaine ricanèrent, à la fois insolents et pitoyables, mais leur impertinence ne m'atteignit pas.
Je me sentais désirée par tous ces hommes. Plus d'un, me disais-je, rêvera sûrement de moi, cette nuit... Et je suis revenue, non point réaliser ce rêve, mais leur apporter le frôlement de ma présence. Seule dans le halo argenté dont s'agrandissait la forêt, il me semblait que je buvais toutes ces âmes, toutes ces âmes à demi libérées et flottantes pendant l'enchantement du sommeil. Comme un flot de baisers, comme un encens de rut, d'ardeur et de caresses montait, il me semblait, invisible vers moi. Pendant une minute, par la volonté de tous ces désirs je me suis sentie redevenue belle. Oui, j'ai connu alors l'enivrement orgueilleux d'une Hélène et d'une Cléopâtre, Cléopâtre sur le Nil, Hélène sur les murs de Troie, ces reines d'impérissable beauté aux fantômes évoqués par le regret des mâles, et dont l'âme dédoublée, parce que convoitée et voulue après vingt siècles abolis, hante encore le sommeil des poètes et des jeunes hommes.