Le Pietaposa, lui, se laissait aimer. «Un Napolitain, déclaraient avec un haussement d'épaules les autres hommes consultés, ça va de soi. Naples, c'est la prostituée de l'Italie, tous y sont princes et aucun gentilhomme. Napolitain, ruffiane, lazzarone ou catin!»

«Le favori de la reine était désavoué par la ville du Dante. On l'accueillait et on lui faisait fête pourtant. Plus que partout ailleurs, la beauté règne en souveraine à Florence; trop de souvenirs de chefs-d'œuvre y hantent les cerveaux. Les Florentins ont Botticelli, le Benvenuto et Buonarotti dans les sens et dans le sang, et le Pietaposa (vous l'avez vu tout à l'heure), ressemblait alors à un saint Georges du Carpaccio ou à un saint Sébastien du Sodoma.

Mais l'auguste amante? Quel effondrement de chairs sous ses plastrons de satins et de jais et quelle chair boutonneuse, soulevée partout comme une peau d'orange, et dénonçant des rougeurs des joues à celles de la nuque l'orage et l'ardeur du tempérament.

«C'est bien une maîtresse pour un Napolitain, déclarait en riant la marquise Pepoli. C'est un volcan, «el povero caro» n'a pas changé de pays, il fait toutes les nuits l'ascension du Vésuve.»

Je quittais Florence et le couple en pleine lune de miel: non, en pleine éruption. Ce fut ma première rencontre avec cet homme intéressant: elle date au moins de douze années. C'étaient les débuts du prince dans les cours d'Europe. Deux ans plus tard, ayant retrouvé la marquise Pepoli à Paris, je m'informai des illustres amants. «Cela a duré encore six mois après votre départ, me fut-il répondu, et puis cela a fini comme cela devait finir, par la disparition de quelques diamants. Un beau matin, la reine constatait qu'il manquait dans son écrin une rivière de famille et quelques perles, quatre-vingt mille francs au bas mot, que Pietaposa doit à la Galice. La police intervint, mais la reine d'elle-même fit arrêter les poursuites. L'entourage était plutôt sujet à caution; les joyaux heureusement n'appartenaient pas à la Couronne; il n'y eut pas d'incident diplomatique, il n'y en eut même pas de judiciaire. Il y a des cas où cela est plus prudent.»

—Et depuis? interrogeait Gamard.

«Depuis, j'ai retrouvé trois ou quatre fois dans diverses postures, non, dans divers avatars le beau Napolitain. Ce fut d'abord à Corfou, vers 1895, oui, en janvier 1895, il était à bord du yacht de l'archiduc Otto et voyageait avec l'illustre toqué, lui et quelques seigneurs de moindre importance, cueillis par l'Altesse au cours de ses errances à travers les mers. L'archiduc Otto? Vous connaissez le prince héritier d'Illyrie, qui a renoncé au trône, et, du vivant même de l'empereur, a solennellement abdiqué en faveur de son cousin pour se livrer tout entier à la passion de la navigation et de l'astronomie? Il découvre des constellations inconnues et des poissons nouveaux.—Et le Pietaposa, il l'avait découvert à quel titre? interrompait l'incorrigible Gamard.—L'histoire ne le dit pas. L'archiduc Otto est un exalté, mais c'est aussi un artiste. Je suis sûr qu'il avait le Pietaposa à son bord comme un bibelot précieux, une statue rare ou un beau portrait. L'équipage de la Yungfrau offrait alors les spécimens les plus accomplis du littoral méditerranéen. Il y avait des matelots turcs, il y en avait de Grèce, de Sicile et d'Espagne, et jusqu'à des pitchoun de Marseille. L'archiduc Otto est l'homme de toutes les fantaisies, ces Mittelbach! D'abord, c'est de famille. On n'a pas impunément un Louis II de Bavière dans ses consanguins. D'ailleurs, esthétisme purement cérébral, jamais un soupçon n'a effleuré l'archiduc. C'est le mari le plus fidèle, et l'archiduchesse Gisèle n'a jamais pleuré.—Et le Pietaposa dans tout cela?—Le Pietaposa était à Corfou parce que la Yungfrau y avait fait escale. L'archiduc avait tenu à saluer sa cousine, l'impératrice de Hongrie, qui y passe tous ses hivers.—Et le Pietaposa était reçu chez l'impératrice?—Parfaitement, dans l'ombre de l'archiduc. Ah! l'aigrefin a de l'entregent, plus que de l'intrigue, de la souplesse et de l'audace, une race énorme avec cela!—Pas dans les mains. Vous avez vu ces éclanches?—Mais il en a dans l'allure et dans la vie, ce qui est un autre atout dans son jeu; la preuve est qu'il força l'entrée des salons et des clubs de Vienne, et la noblesse autrichienne est demeurée méticuleuse et sensible de la bouche par ces temps de veulerie et de lâchez-tout universel.—Quelques scandales du club à Vienne?—Non, heureux joueur et beau joueur, quelques duels, mais pour des femmes; une liaison affichée avec une danseuse; et le sujet d'Opéra, là-bas, c'est le «nec plus ultra», la crème. Bref, la situation la plus en vue, la plus assise.—Eh bien, alors?—La débâcle commence en 1895, à Ems.

»Le Pietaposa y accompagnait en cavalier servant la grande duchesse Sophie de Meinichengen, cette jolie blonde pas toute jeune qui promenait cet hiver, à travers les ministères et les réceptions officielles, le tragédien Chastenay Dosan et le peintre Dario de la Psara. La grande-duchesse avait alors sept ans de moins, et moins connue, moins démodée aussi par tant de séjours dans les Ritz et Bristol Hôtels de tant de capitales, la blonde Altesse était alors au début de longues et fantasques absences de six mois qu'elle fait, tous les ans, loin du duché et du palais conjugal: la plus honnête femme du monde au demeurant, mais pas cousine pour rien, non plus, des Mittelbach.—Alors, il ne changeait pas de famille, le Pietaposa?—Oui. Il a surtout cultivé les Altesses en déplacement. Rien ne pose comme de soi-disant liaisons royales.—Les bourgeoises suivent.—Les parvenues surtout. Cette société de cuistres rampe à genoux devant tout ce qui a blason.—Une époque de domestiques.—A qui le dites-vous! Les peuples se révoltent et tous les républicains sont maîtres d'hôtel; voyez les Suisses!—D'ailleurs, on n'est bien servi maintenant qu'à l'auberge.—Et on ne mange plus qu'au cabaret.—Résultat: toutes les Altesses démissionnent; l'impératrice de Hongrie vit à Corfou, la reine Nathalie à Biarritz, la reine de Galice à Monte-Carlo, le roi de Finlande à Aix-les-Bains et le roi Oloran au tripot.—Mais la grande-duchesse? Vous vous égarez, d'Esshuard.—En effet; mais vous permettez. Très altérantes, ces biographies de Majestés en vacances. Si nous changions un peu nos vins?—Henri, une Saint-Marceaux pour ces messieurs et moi, et du Rœderer pour M. de Clarens, qui n'en supporte pas d'autre.»

Et quand le maître d'hôtel eut servi les coupes de cristal taillé et fait sauter les capuchons dorés des bouteilles: