«L'aventure de la grande-duchesse Sophie et du Pietaposa, elle a été plutôt ridicule. L'Altesse ne sortait que flanquée du bel Italien, très en cour, trop endiamanté, des perles dans toutes ses cravates et des bagues à tous les doigts. Il s'est calmé depuis et sans la cambrure accusée de l'habit, serait tout à fait correct; mais on ne peut trop demander à un Napolitain. Napolitain, il l'était alors outrageusement dans ses allures et dans sa mise, bellâtre et arrondi d'attitude et de gestes, trop campé, trop souple et trop frisé, avec des œillades incendiaires et des sourires de langueur, un vrai ténor, et compromettant à plaisir cette pauvre grande-duchesse. Elle se laissait aimer, courtiser et vivre, toute à la vanité d'avoir enchaîné ce phénomène à sa daumont, et toute au plaisir esthétique de le voir. Le Pietaposa d'ailleurs payait royalement les collations et les promenades offertes, tenait table ouverte à la Restauration du Parc et perdait et gagnait à la partie du Kursaal, comme un vrai grand seigneur. La duchesse Sophie, élevée dans l'économie de sa petite cour allemande, n'en croyait pas ses yeux de Gretchen. Pietaposa l'éblouissait. Mais il y eut le revers de cette éclatante médaille et, un beau matin, le sigisbée magnifique présenta la note à l'Altesse.»


III

COUPS NULS

«Et cette note? gouaillait de Clarens.—Ce fut, un beau matin, dans l'appartement que la Grande-Duchesse occupait à l'hôtel Hémerg la brusque irruption du prince. Blême, la figure défaite avec des yeux meurtris et fous de désespoir, beau comme un archange foudroyé dans l'égarement de tout son être, le prince insistait étrangement pour voir Son Altesse; les femmes de chambre hésitaient, Son Altesse était encore au lit. «Dix heures du matin! Son Excellence n'y songeait pas.» Mais le Pietaposa insistait encore. Il y allait de sa vie, de son honneur. Sa pâleur et son émotion intéressaient jusqu'aux filles de chambre, bref, elles se décidaient à réveiller la duchesse et laissaient un moment «questo povero Luidgi» dans le boudoir encombré de fleurs...; toute une avalanche de liliums et de roses blanches qu'il avait envoyée la veille. Tous les deux jours, en sigisbée de race, il fleurissait tout l'appartement de son flirt.

Le temps de se jeter en bas de son lit et de s'insinuer dans un peignoir, et, tout écumante de soie pâle et de dentelles, les bras et les épaules passés au vaporisateur, la Grande-Duchesse Sophie pénétrait dans le boudoir... Qu'y avait-il, que voulait-il? Elle voulait être rassurée. «Sentez mon cœur, comme il bat, vous m'avez tout émue... etc.»

Nous écririons tous la scène. La veille, au Kursaal, Pietaposa avait joué et perdu. La plus terrible déveine! Lui, ordinairement si heureux aux cartes, s'était obstiné, acharné, avait voulu rattraper ses pertes, bref, à quatre heures du matin, il devait au cercle cent mille marks, cent vingt-cinq mille lire de monnaie italienne. Or, voilà deux nuits qu'il perdait déjà, il n'en avait rien dit, espérant toujours se refaire; c'était deux cent mille marks qui filaient en trois jours. Jusqu'à la veille au soir il avait pu payer ses différences; mais ce matin il était «à quia». Il lui restait à peine vingt mille marks en portefeuille; il avait bien ses bagues, ses bijoux, mais quand il en aurait tiré autant chez un brocanteur de la vieille ville, ce serait tout le bout du monde; il manquerait encore plus de la moitié de la somme, et il devait avoir réglé avant midi, ou bien c'était l'affichage.

Le prince Luidgi Pietaposa était perdu, il n'avait plus qu'à se faire justice, à disparaître, et l'immense scandale rejaillirait sur elle, Son Altesse, et c'était là ce qui le désespérait. Il était de sa suite, on les voyait toujours ensemble, elle serait compromise par le pouff et le suicide de l'homme qui l'accompagnait. Alors il avait perdu la tête, ou plutôt une idée lui avait traversé le cerveau, un éclair. Peut-être qu'elle trouverait, elle, si intelligente, si supérieurement bonne, avec sa haute clairvoyance de femme habituée à commander et à gouverner un peuple. Oui, elle trouverait le moyen de le tirer de là, de le sauver; il était venu à elle comme à un phare, comme à une madone, «la Madona», et, avec des gestes concentrés, des sanglots dans la voix il épongeait son beau front moite, hachait son mouchoir à coups de dents et puis s'épongeait encore les joues, les cheveux et les tempes en attachant sur l'Allemande atterrée de suppliantes prunelles d'homme ou de chien qui se noie.

Et Son Altesse ne disait mot. Elle comprenait trop tard dans quel traquenard elle était prise. Le scandale de Pietaposa en l'atteignant la perdait. Or, ce qui affolait la pauvre femme, c'est qu'elle ne pouvait sauver le misérable. Les Meinichengen sont pauvres: elle avait la plus grande peine à soutenir l'éclat de son nom, payant mal dans les hôtels qui battaient en somme réclame de sa présence, cherchant du crédit partout, l'obtenant plus péniblement de jour en jour et sous le luxe affiché menant, hélas! une existence d'Altesse besoigneuse et la menant justement errante et provisoire de ville en ville, parce que la parcimonie de la liste civile ne lui permettait pas les grandes réceptions à la Cour. Le Pietaposa avait mal pris ses renseignements, il avait tablé sur les apparences. Sauf qu'elle était foncièrement honnête et incapable de battre la monnaie de sa beauté et de son nom, la Grande-Duchesse Sophie était presque une aventurière comme lui. Elle recevait vingt mille marks par mois du Grand-Duc et cinq mille de son père, arrivait par des prodiges d'économie et un arriéré de toujours au moins cinquante mille à faire illusion aux snobs de Lucerne, d'Ems, de Bade et de Biarritz.