Le jeune duc, tout à de nouvelles maîtresses procurées, disait-on, par Pietaposa laissait faire et fermait les yeux. Quant à Rayberg, amusé du scandale de sa fille, il avait salué l'arrivée du prince à Paris d'une phrase demeurée fameuse: A une fête à l'hôtel de la rue de Varennes, comme le Pietaposa dans l'insupportable éclat de son physique d'homme trop aimé promenait par les salons sa grâce et son impertinence italiennes, à une question posée au vieux banquier sur le pourquoi de la présence de cet intrus chez les Freybourg: «Le Napolitain! ripostait Rayberg, il est ici pour ma fille, à moins que ce ne soit pour mon gendre. Ce sont eux qui l'ont ramené.»
Cynisme de réponse qu'atteignit plus tard celui de sa conduite. Quand la duchesse de Freybourg exploitée et ruinée par son amant, entraînée par lui dans les pires aventures, initiée à toutes les fantaisies qui compromettent l'intelligence et la santé, harcelée de chantages, traquée par les usuriers, menacée même par la police, abrutie de morphine et d'éther, désavouée par son mari et reniée par son monde, mais toujours avec le Pietaposa dans le sang et dans le cœur, quand la petite Pauline Rayberg, à bout de sommes extorquées, perdue de réputation et de dettes, vint se jeter aux genoux de son père et le supplier de la sauver, le vieil homme d'argent fut sans pitié pour la fille de Honeck. Il vengea du coup et la faute de sa femme et le long adultère imposé. Il refusa à la misérable jeune femme les derniers deux cent mille francs dont elle avait besoin, et, de guerre lasse, chassée de son hôtel, la vente de son mobilier et de ses bijoux affichée, elle se réfugia dans un meublé, demanda l'argent de son voyage à des prêteurs sur gages et, sur de vieilles reconnaissances du Mont-de-Piété ayant trouvé les cent louis nécessaires pour une dernière quinzaine à vivre, alla s'échouer à Nice, seule avec une femme de chambre. Pendant huit jours, elle y tenta la chance à Monte-Carlo et, après des hauts et des bas, le trente et quarante l'ayant aussi trahie, un beau soir, elle doublait, triplait la dose de digitaline ou de chloral et on la trouvait morte, un matin, dans un lodging de la rue Pastorelli, enfin évadée, délivrée de son infamie et de celle des siens.
Le duc, alors à Londres pour un emprunt à tenter auprès des usuriers de la Cité, fut, paraît-il, le seul qui la pleura. En dix-huit mois le Pietaposa avait coûté près de deux millions au jeune couple, les trois autres avaient fondu dans une folie de luxe et d'extravagance, émiettés comme des jouets entre les mains d'enfants abandonnés à eux-mêmes. D'odieuses manœuvres auraient hâté le détraquement moral et cérébral de la duchesse. Pour la mieux domestiquer l'italien aurait conduit sa maîtresse un peu plus loin qu'à Cythère et, quand la belle créature, que nous avons vue avec lui ce soir, aurait été mêlée à toutes ces ignominies, cela ne m'étonnerait qu'à moitié.
Les deux font la paire. Pauvre petite Pauline Rayberg! Celle-là est morte victime de son éducation, de son mariage, de sa naissance même; pis, de nous tous et de la société. Elle a surtout expié la faute de ses ascendants et son véritable bourreau a été Rayberg, Pietaposa n'a été qu'un incident!—Un accident surtout!—Mais tragique et définitif, parce qu'arrivé sur un terrain préparé: le dernier exploit du prince Luidgi Pietaposa ou le calvaire de Pauline Rayberg.—Et le vieux Rayberg, dans tout ceci?—Il entretient des demi-castors et fait parfois la partie du prince au Cercle.—Pietaposa, Rayberg. Entre les deux, j'aime encore mieux l'aventurier!