LE TESTAMENT

M. Borrusset était mort et l'étiquette d'un deuil de cour emplissait toute la demeure, imposé aux communs comme à l'office par la douleur un peu théâtrale de Madame.

Mme Borrusset avait vingt-neuf ans de plus que son mari: son veuvage était de ceux qui ne se consolent pas (qui ne se consolent plus), pensait in petto M. Ernest, le valet de chambre du défunt; car Mme Borrusset était déjà veuve d'un premier mari, quand elle avait reçu le coup de foudre d'Hector-Armand-Jean Borrusset, qu'elle pleurait si désespérément aujourd'hui.

C'était un deuil tragique, irréparable, l'agonie et la mise en bière d'une grande passion qui avait bouleversé et animé toute une vie, illuminé et rajeuni les vingt dernières années d'une imprévue vieillesse. Aussi la grande peine de la veuve avait-elle tendu tous les murs du château de noir. Le grand hall d'entrée avait été converti en chapelle ardente; la châtelaine avait réquisitionné tous les accessoires funéraires de l'église du pays. Un curé de campagne ne résiste pas à l'autorité d'une ouaille aussi millionnaire que l'était Mme Borrusset; et autour du catafalque dressé au pied de l'escalier d'honneur, cet escalier qu'avait tant de fois gravi et descendu le pas alerte et sonore de M. Borrusset, la consigne était de renouveler les cierges d'heure en heure et qu'il y eut au moins toujours dix personnes à genoux devant le cercueil. La livrée observait les ordres; la douleur et la vanité ne mesurent pas les pourboires.

Les paysans eux-mêmes avaient été convoqués à venir honorer et saluer le défunt.

Madame avait su inspirer un tel respect à tous ces pauvres gens. Madame était née Russe et elle était princesse, quand elle avait distingué Hector-Armand-Jean Borrusset. Sa nationalité, son titre et les vingt millions, auxquels on estimait sa fortune, pesaient étrangement sur ces campagnes vassales; ces pauvres Bretons bretonnant, dans leur imagination balbutiante, la confondaient peu ou prou avec Notre-Dame d'Auray et la grande-duchesse Anne. Une femme, qui à soixante ans avait su inspirer une passion à un homme de trente, les stupéfiait; il y avait pour eux de la sorcellerie là-dedans, et, à leur idée, la châtelaine de Port-Baniou était un personnage de légende. Aussi pour complaire à Madame avaient-ils tous saccagé le jardin, la lande et le verger; et la neige rose des pommiers, l'or violent des genets et la pourpre violacée des violiers processionnaient depuis l'aube à travers la campagne, portés à bout de bras comme des cierges, et tout ce pèlerinage fleuri mettait sous le ciel bas de mai, le ciel gris et bouleversé de nuées de la vieille Armorique, une gaîté lumineuse de Fête-Dieu.

Des fenêtres de sa chambre, Mme Borrusset regardait les sentiers du pays s'animer et marcher tout en fleurs vers les grilles de Port-Baniou, et sa vanité de veuve était satisfaite.


C'est devant un catafalque, dans le clair-obscur illuminé d'une chapelle ardente, que lui était apparu pour la première fois M. Borrusset. Le prince Atthianeff venait de mourir, il y avait de cela vingt ans, et dans l'hôtel de la rue de Varenne, revêtu des tentures à larmes d'argent qui décoraient aujourd'hui Port-Baniou, la princesse Atthianeff veillait, au milieu des serviteurs, le prince qu'elle n'avait jamais aimé. Dans l'ombre un jeune homme vêtu de noir s'activait, gourmandant les huissiers et réglant le cérémonial des funérailles: M. Hector-Armand-Jean Borrusset, employé aux pompes funèbres.