De forte prestance, la peau très blanche, la moustache longue et les yeux câlins, M. Borrusset était alors dans toute la fleur de ses vingt-neuf ans; la princesse en avait près de soixante. Fragilité d'un cœur qu'on eût pu croire endurci par la vie, et sourde ardeur, d'un tempérament qui, chez certaines femmes, ne s'éteint jamais: l'employé aux pompes funèbres déchaînait chez la veuve une folle, une effrénée passion. Ce fut le coup de foudre; et quand, trois semaines après, M. Borrusset se présentait à l'hôtel pour le règlement des funérailles, c'est la princesse qui le recevait et là, dans le petit salon encore rempli de photographies du mort, l'accueil qu'on lui fit, la main qu'on lui tendit, et les yeux, caresse et prière, qu'on ne pouvait plus détacher des siens, apprirent à M. Borrusset l'étendue des ravages opérés par son physique dans le cœur de la veuve. M. Borrusset était Angevin, c'est-à-dire intuitif, madré et patient; il n'avait aucune fortune, gagnait environ cinq cents francs par mois, avait de grands besoins et envisageait l'avenir avec une certaine terreur. Il jugeait la situation, il baisait respectueusement la main qu'on lui tendait et veloutait d'une œillade la douceur déjà prenante de son regard.
Un mois après, la princesse Atthianeff attachait M. Borrusset à sa personne comme secrétaire. Un an ne s'était pas écoulé qu'elle l'épousait. Elle reconnaissait à ce jeune mari un apport de cinq millions.
La colonie russe n'acceptait pas ce mariage, la famille encore moins; de Saint-Pétersbourg, on faisait dire à Mme Borrusset qu'elle n'eût plus à revenir en Russie, et alors commença pour le jeune ménage la vie nomade et d'éternelle errance de villes d'eaux en villes d'eaux et de plages en plages, qui est l'existence de tous les déclassés, des courtisanes cosmopolites et des Altesses en déplacement. On les vit successivement à Nice, à Monte-Carlo, à Florence, à Palerme, à Naples. Alger les posséda au printemps; Venise en automne; Saint-Moritz les hébergea deux hivers (le mari était un peu fatigué, l'air des montagnes était devenu nécessaire à ses bronches), et puis on les revit à Séville, à Grenade, à Cadix pour les retrouver une autre année à Tunis. Partout ils traînèrent leur bonheur, un bonheur si avide de changements et de départs qu'il en ressemblait à de l'ennui; et partout la même stupeur les accueillait dans les gares comme dans les hôtels, et dans toutes les langues du monde les mêmes réflexions effarées de voir la vieillesse de cette épouse aux allures de mère escorter, nuit et jour, sans la lâcher d'une minute, la langueur excédée de ce jeune mari.
Mme Borrusset, elle, nageait dans une joie quasi-céleste, presque rajeunie au contact de ce jeune amour, persuadée dans son inconscient égoïsme, que son bonheur était partagé, s'ingéniant à des parures, à des coiffures et à des bijoux dont la légèreté juvénile et la clarté des nuances la vieillissaient encore... Et cette servitude avait duré vingt ans.
D'abord très jalouse dans les premières années de son mariage, l'ex-princesse Atthianeff avait dû se rendre compte que M. Borrusset ne la trompait pas. Elle lui en sut gré et par reconnaissance lui assura par testament l'usufruit de toute sa fortune, car elle finirait bien par mourir un jour. Elle avait vingt-neuf ans de plus que lui. Alors elle lui rendrait sa liberté, à ce cher Hector, mais elle comptait bien le faire le plus tard possible... Et voilà qu'en dépit de toutes les prévisions, c'est lui qui partait le premier... Qu'allait-elle devenir, seule avec les fantômes du passé, dans cette vaste demeure encore pleine de lui?
Les fermiers et les paysans continuaient à s'entasser devant les marches du perron; un incessant défilé processionnait par les allées du parc. Mme Borrusset quittait machinalement la fenêtre, où elle se tenait, le front appuyé à la vitre; et de sa chambre passait dans celle de son mari. Une odeur de cire et de roses fanées persistait dans la pièce, aggravée d'un relent de phénol et d'une autre odeur encore; les trois fenêtres étaient pourtant grandes ouvertes derrière leurs persiennes closes. Cette atmosphère âcre et fade prenait la princesse à la gorge; elle allait à une des persiennes et la poussait. Un flot de jour pénétrait dans la chambre, un secrétaire Empire en acajou ronçeux s'en éclairait dans l'ombre. C'était là qu'Hector-Armand-Jean rangeait tous ses papiers... Les papiers d'un mort, c'est encore un peu de sa vie, et, inconsciemment, pour le plaisir de retrouver des contacts et de respirer des pensées et sans curiosité aucune, la princesse prenait sur le marbre du secrétaire un trousseau de clefs et, ouvrant la tablette, elle fouillait maintenant les tiroirs.
«Ceci est mon testament...» Mme Borrusset retournait curieusement entre ses mains une grande enveloppe de parchemin, alourdie de quatre sceaux de cire rouge.
«Ceci est mon testament...» Le défunt avait donc songé qu'il pouvait mourir avant elle. Il avait eu cette pensée ce cher Hector et il avait songé à sa veuve. L'humidité d'une larme rafraîchissait ses paupières.