D'un coup d'ongle elle déchirait l'enveloppe: «Je, soussigné, lègue toute ma fortune à...» Et la pâleur de la vieille femme devenait verte, le parchemin tremblait violemment entre ses doigts, des injures et des blasphèmes montaient confusément à ses lèvres. Elle les mâchait plus qu'elle ne les balbutiait entre ses gencives molles. La princesse Atthianeff n'en croyait pas ses pauvres yeux. Le défunt la déshéritait. Cette fortune qui était la sienne, ces cinq millions qu'elle lui avait reconnus en apport et qui en étaient devenus sept par d'habiles placements et à force d'économies, son cher Hector les laissait à une demoiselle Cécile Hérard, rentière à Vannes, et Mme Borrusset cherchait vainement à placer un visage sur ce nom. Il ne lui était pas inconnu pourtant. Qu'était cette demoiselle Cécile Hérard au défunt? Sa maîtresse sans doute; et tout à coup la princesse Atthianeff avait un sourd rugissement: elle se souvenait. Cette demoiselle Cécile Hérard était une demoiselle de compagnie, assez habile musicienne, qu'elle avait prise à son service, cinq ans après son mariage, et qui avait fait avec eux le voyage de Jérusalem, du Caire et de la Grande-Grèce. Elle l'avait attachée à sa personne à cause de ses talents de cithariste; Mlle Cécile Hérard animait un peu la solitude des soirées d'hôtels à l'étranger; elle n'était demeurée que six mois auprès d'eux. C'est M. Borrusset lui-même qui avait exigé son renvoi. Cette musique acidulée l'énervait, le profil moutonnier de la donzelle et la résignation de ses yeux de victime avaient aussi le don de l'excéder, il le disait du moins. Mme Borrusset avait dû souvent défendre la demoiselle de compagnie et c'est à elle qu'il laissait sa fortune.

Traversée d'une affreuse lueur, la princesse bouleversait le secrétaire, violentait les tiroirs, forçait les serrures et, saccageant et dévastant le pauvre vieux meuble avec une brutalité policière, y découvrait enfin les paquets de lettres qu'elle soupçonnait.

Elles étaient là précieusement classées date par date, année par année. Il y en avait quinze paquets, il y avait quinze ans que cela durait. Pendant quinze ans M. Borrusset l'avait trompée, les lettres étaient explicites. Il n'y avait pas à s'y méprendre; la princesse les lisait au hasard d'un œil égaré et avide. Toutes, depuis les premières, émues et reconnaissantes, vibrantes de la passion partagée et pleines de remerciements pour la rente servie, criaient et proclamaient la faute; et puis c'était la naissance du premier enfant, les détails de l'accouchement clandestin, et puis la naissance du second (car il avait deux enfants, le misérable, deux enfants de cette gourgandine! Et ces enfants vivaient, un fils et une fille, Hector et Jeanne), et alors la correspondance devenait celle d'une femme mariée, d'une bonne bourgeoise s'informant des progrès et de la santé des enfants, la sollicitude d'un père et d'un mari; et dans toutes ses lettres l'amante plaignait son complice de l'horrible servage qu'il subissait auprès de sa vieille. Dans toutes ses lettres Mlle Cécile Hérard accusait la mort de lenteur et souhaitait ardemment le trépas de Mme Borrusset. Avait-elle assez encombré leur existence, et avec quelle sauvage ardeur on avait souhaité la voir mourir? L'avaient-ils assez poussée de leurs vœux dans la tombe, depuis quinze ans qu'elle gênait de sa présence leurs salauderies de mari adultère et de fille entretenue... «Quand la vieille sera morte, quand ton crampon ne sera plus là», telles étaient les phrases qui revenaient toujours comme un leitmotiv dans ces lettres.

Il y avait donc un Dieu pour que leur ignominie et leur duplicité eussent été ainsi punies. C'était elle qui survivait, et, avec un ricanement féroce, l'épouse outragée s'emparait du testament et faisait le geste de le déchirer. Une note écrite en bas, au-dessous de la signature, arrêtait son geste: «Le double de ce testament a été déposé chez Me Auburtin, notaire, rue de l'Homme-à-la-Tête-Coupée, à Vannes.» M. Borrusset avait prévu les fureurs de sa veuve.

Déjouée, la princesse Atthianeff poussait un cri de rage, puis, ouvrant la porte de la chambre, elle se précipitait dans le vestibule et descendait comme ivre, la taille raidie et les yeux fixes, les vingt degrés de l'escalier.

Le catafalque se dressait au pied, dans une splendeur de draperies larmées d'argent, parmi une illumination de cierges; des amoncellements de fleurs, des effeuillements de pétales et tout un échafaudage de couronnes allumaient dans le clair-obscur des clartés neigeuses, et c'étaient tout autour des répons d'enfants de chœur, des cliquetis d'encensoirs, un égouttement de goupillons, et des marmottements de valets en prières.

La veuve s'irruait au milieu de tout ce deuil. Elle renversait les flambeaux, éteignait les lumières, bousculait les couronnes, piétinait les fleurs et, dispersant d'un geste les assistants mis soudain debout:

—Hors d'ici, allez-vous-en! Qu'on le laisse seul, seul avec moi, seule avec lui! Partez, éteignez tout, emportez le crucifix, emportez l'eau bénite et au fumier les fleurs! Allez-vous-en, vous dis-je! qu'il reste seul comme un lépreux et qu'on l'enterre comme un chien!