Ferme d'autruches! Nous ne pouvions nous empêcher de rire. Le matin même, en quittant Nice, avant la station du Var, notre attention avait été attirée par la grande affiche dénonçant l'établissement modèle où l'on élève avec succès d'ailleurs les merveilleux volatiles, les grues géantes du désert, dont l'attelage, au Jardin d'Acclimatation fait la joie des enfants, et le plumage fait l'admiration des femmes, chez la modiste. Le climat de Nice leur est propice; non seulement l'œuf d'autruche consciencieusement couvé y éclot avec succès, mais le poussin d'autruche s'y développe à miracle et puis, devenu grand, y pond et s'y reproduit.

Ferme d'autruches! et avec sa verve coutumière, silhouettant d'un mot, d'une épithète la tête chauve, les plumes extravagantes et la démarche balancée et grotesque, en avant et croupe en l'air, des coûteux volatiles, de Bergues évoquait le troupeau des vieilles folles irréductibles dont l'abracadabrante et volontaire jeunesse prolonge ici, de février à la fin mai, un lamentable carnaval: celles qui ne peuvent plus vieillir, et, citant des noms à l'appui, de Bergues, avec l'étonnant vocabulaire dont il est familier, campait dans un extraordinaire tohu-bohu d'assonances des dames en baudruche à têtes de perruches, dans des irruptions de ruches, de peluches et de fanfreluches empanachées d'aigrettes et de plumes d'autruches.

Nous nous étions tordus de la boutade.

Ferme d'autruches, le titre est symbolique. Nice est leur pays.

—Vous exagérez, mon cher. Alors, ces pauvres femmes n'ont pas le droit de vieillir?

—Si, mais pas comme ça. Elles encombrent le paysage, elles font tourner le bleu de la mer et attristent celui du ciel, et puis il y en a trop. C'est une moyenne de soixante-dix vieilles sur cent femmes; ça devrait être le contraire, avouez-le. Place aux jeunes, que diable!

—Le fait est que l'on ne rencontre jamais de jeunes filles. Où sont-elles?

—Ailleurs, assurément. Sur les routes, en autos ou dans les tennis ou au jeu de golf, car on n'en rencontre pas sur les promenades.

—Et à l'Opéra, donc, je ne vois jamais qu'un jeune visage par loge, à croire qu'ici toutes les jeunes filles ont trois mères.

—Ah! c'est que le climat conserve, songez. En somme, elles ne viennent ici que pour cela.