Un couple se disputait. La femme implorait; sa voix sanglotait, suppliante. Celle de l'homme, au contraire, était dure, cinglante, et chacune de ses ripostes sifflait, incisive comme mordue d'un coup de dent; et la femme, à bout de force, à bout d'orgueil aussi, toute honte bue, abjurait l'homme de ne pas lui retirer son amour. Elle ne lui demandait rien, rien que sa présence, le réconfort de sa chère présence et la consolation de le sentir près d'elle. Elle ne lui demandait pas autre chose, et, avec des larmes dans la voix, elle le suppliait de ne pas partir, de rester encore. Elle ne pouvait vivre sans lui, lui ne voulait pas sa mort pour lui retirer la caresse de sa voix et la clarté de ses yeux. Oh! sa voix surtout, cette voix qui la remuait toute et l'avait prise dès le premier jour. Elle ne pouvait plus se passer de l'entendre, cette voix chaude et un peu sombrée, dont le charme était justement dans ces brisements imprévus, ces altérations émues dont le déchirement la faisait défaillir. S'en était-elle assez longtemps grisée, pendant les longues heures des leçons qu'il donnait à ses fils. Des mois et des mois elle avait cru qu'elle s'intéressait aux progrès des deux princes, et puis, un jour, il avait bien fallu qu'elle se rendît compte de la vérité, de l'atroce et délicieuse vérité.
Que lui importaient ses fils, maintenant qu'il était là, lui! C'était de sa voix qu'elle venait se griser comme d'une incantation captivante et lointaine! Des mois et des mois elle l'avait voluptueusement sentie pénétrer et couler comme un philtre en elle, mais il connaissait bien son pouvoir, puisqu'il était devenu son cher complice. Pourquoi lui avait-il offert de lui faire la lecture et de l'initier à ses poètes, à ses auteurs préférés? Il avait lu son émoi dans ses yeux et avait été au-devant de son désir.
L'homme, les bras croisés et la tête un peu basse, se contentait de répondre:
—Vous êtes folle! A votre âge, vous n'y songez pas, et vos enfants et votre mari!
—Je divorcerai, hurlait la misérable femme.
Et, comme ils traversaient un rai de lune, Gisors, qui s'était rapproché en étouffant son pas, avait reconnu le couple.
C'était la princesse Dostéwianoff et M. Didier Bonneau, le précepteur des jeunes princes.
Tableau! Il fallait voir ce fou de Gisors mimer la scène.
La princesse, comme une folle, s'était tout à coup jetée sur le précepteur, lui avait saisi la tête entre ses mains, et, la tenant renversée sous la lune:
—C'est comme tes yeux! Tu crois que je me passerai maintenant de tes yeux, après avoir bu leur poison? car il y a un poison dans tes prunelles. As-tu assez joué avec moi de leur eau bleue et de la caresse de leurs cils noirs?... Tes yeux! je t'en crèverai un si tu me quittes, et, borgne, tu ne pourras plus plaire aux autres femmes. Borgne, je t'aurai tout à moi et je te tiendrai tout entre mes mains, comme tu tiens mon cœur entre les tiennes; tes mains souples, fines et molles, tes mains nerveuses et si dures pourtant; tes mains d'abandon, quand tu consens, et de volonté quand tu refuses; tes mains d'emprise et de rapine; tes mains prenantes et tes mains fugaces; tes mains de pirate et de courtisane et tes mains aussi d'oiseleur.»