C'est tout ce passé et bien autre chose que Pierre Rouville évoquait en lui-même en regardant la femme assise dans cette victoria: «Elle a bien cinquante ans, même plus», pensait-il tout bas. Le fait est qu'il la retrouvait étrangement dévastée malgré les tons de rouille et d'or d'une chevelure lourde et savamment nuancée. Elle lui apparaissait vieillie, comme désagrégée dans son corps demeuré mince, et qui n'était plus que de la maigreur. La courtisane lisait dans ses yeux:
—Quand vous aurez fini de m'examiner, monsieur le Commissaire-Priseur! Triste, hein, l'inventaire! vous comptez les déchets et les tares».
Le jeune homme se récriait. «Ne vous défendez pas, allez, les miroirs mentent, mais les regards des passants ne nous trompent pas. Allez à votre hôtel, vous mourez de faim et moi aussi, c'est l'heure des déjeuners et venez me voir demain vers onze heures, villa Serbelloni, vous me trouverez dehors sur la terrasse, vous comprendrez pourquoi je suis descendue là. Vous verrez, mon ami, si c'est admirable. A Bellagio on ne peut pas vivre ailleurs.»
Le lendemain, vers les dix heures et demie, Pierre Rouville tentait l'ascension indiquée. Des rues étroites et montantes, puis des escaliers et des pentes assez raides, le conduisaient à la grille de la villa. Una lira d'entrée lui en donnait l'accès; une rampe fleurie de jasmins, puis escortée d'une treille l'aidait à escalader les versants de la montagne; il s'enfonçait ensuite sous les ombrages d'un parc. Il y trouvait la comédienne allongée sur un rocking-chair près d'une balustrade de marbre. Jacqueline Hérelle l'attendait sur la terrasse de l'hôtel. A ses pieds les arbustes et des fleurs rares d'un jardin d'Italie s'étageaient, on eût dit, sur d'immenses degrés; à l'horizon, c'était la fuite nostalgique et bleue de deux lacs, saphirs humides et flous sertis dans des montagnes de vapeurs.
La magie de ces lacs! la courtisane n'avait pas menti. Le soleil, déjà haut dans le ciel, les faisait d'azur pâle, les montagnes escarpées et hardies, comme évaporées de chaleur, les cernaient d'une muraille de brume mauve, déchiquetée et hautaine. Et le peintre avait la hantise de fonds de tableaux de Vinci admirés déjà dans des Musées: des vaporetti et des barques sillonnaient le lac de droite, et de blanches villas s'essaimaient sur ses rives comme des colombes tombées là, exténuées de langueur, tout le lac au fond était moiré d'une grande ombre... Des terrasses du jardin des odeurs entêtantes et délicieuses montaient; les seringas pâmés sous le soleil mêlaient leur lourde haleine vanillée à d'autres âmes végétales d'une ferveur amoureuse. Jacqueline Hérelle tournait vers lui un visage enfoui dans une immense capeline blanche et, lui tendant la main par-dessus son épaule, sans même prendre de ses nouvelles, lui désignait d'un regard le lac de gauche et comme si elle eut deviné son impression.
«Celui-là est le plus beau. Regardez-le, quelle nostalgie! La tristesse et l'abandon d'un lac hanté, et cette brusque déchirure de roches là-bas, ne semble-t-elle pas s'ouvrir sur un pays des fées! Ah! ce désolé Lecco, je ne puis me lasser de le regarder, c'est comme un opium de mélancolie. Il me grise et m'engourdit dans une telle douceur.»
Le lac s'enfonçait, en effet, absolument désert, sans une voile, dans la solitude abrupte de montagnes si hautes que des nuées les couronnaient: solitude ensoleillée, que la torpeur de midi faisait encore plus morne. Jacqueline Hérelle l'avait bien dit; c'était la tristesse et l'abandon d'un lac hanté.
Il y eut un silence.
—Comment vous portez-vous ce matin? brusquait tout à coup la comédienne.