—Très bien, et vous, c'est à vous qu'il faut demander...

—Oh! moi, je fais ma cure, je me baigne ici dans du rêve et du soleil. N'est-ce pas que l'endroit est beau? voyez-vous, mon cher ami, il n'y a que la nature qui console de tout. On ne peut vieillir qu'en se détachant peu à peu des individus. A quoi bon se cramponner à ce qui se détache de nous. La nature, elle, toujours nous accueille: les ciels, les grands horizons, la féerie changeante des lacs et des montagnes et le poème infini de la mer, voilà ce qu'il faut aimer, quand on a plus de cinquante ans.

—Mais vous n'avez pas...

—Si. Je les ai, mes amis me donnent plus (et avec un navrant sourire). Vous m'avez demandé hier si j'étais seule ici, mais regardez ce décor. Quel est l'homme qui pourrait résister à ce cadre et s'imposer dans cette splendeur! il faudrait un dieu, et il faudrait à sa compagne des yeux éblouis de vingt ans!

—Vous oubliez, chère amie, que l'amour est aveugle.

—Non, il n'est qu'aveuglé et par le désir, qui, lui, est clairvoyant». Et comme le jeune homme se taisait un peu gêné par le tour de l'entretien.

—Oh! je n'en suis pas venue là du premier coup, et mon exil à Bellagio est le résultat de quelques épreuves. Je me suis résignée enfin comme bien d'autres, mais pas comme toutes les autres. Pendant dix ans je me suis obstinée. Moi aussi, je me croyais jeune encore. La résignation est une vertu de vieille femme..... oui, mon ami, et Jacqueline Hérelle s'animait un peu, j'ai aimé l'amour, l'amour m'a aimée et je l'aime encore, mais je suis une romanesque, vous ne le croyez pas, moi, Jacqueline Hérelle, et dans la plus brève aventure je ne puis séparer la sensation du sentiment.

Oui, c'est ainsi... Lucy Kerdor, qui a huit ans de plus que moi, accueille et nourrit dans sa villa de Triel une jeunesse vigoureuse et musclée, rompue à tous les sports et qui, paraît-il, ne lui marchande pas les sensations: coureurs de vélodromes et chauffeurs d'automobiles trouvent chez elle bonne table, bon gîte et le reste. Pendant quatre mois d'été Lucy Kerdor héberge tout ce monde, Lucy est absolument maîtresse dans l'île qu'elle habite, et dans le pays on appelle son parc l'île d'Amour. Lucy Kerdor est riche, nos fortunes se valent, mais je ne pourrais faire comme Lucy Kerdor: le cœur me lèverait. Catherine Hémery, qui a deux ans de moins que moi, n'a rien su garder des millions acquis: les derniers kracks l'ont ruinée. Réduite à six mille francs de rente, elle se pique à la morphine et, nuit et jour, demande à l'opium des visions qui l'enivrent, visions ressouvenues, car Catherine Hémery est demeurée une créature d'amour. Quand elle vient chez moi, les yeux brillants et la face toute bouffie de sa drogue, je lui reproche son vice: «Que veux-tu, après trois piqûres ils reviennent encore. Dieu est si bon, il m'envoie des rêves».......

Moi, les rêves m'exténueraient, je suis d'origine basque, j'aime les réalités... Entre leurs répugnances et le mensonge des rêves, j'ai opté pour la solitude.

—Après quelques déceptions? risquait le jeune homme.