—En effet, c'est ma dernière tentative qui a décidé de tout. Il n'y a pas plus de deux mois, cher ami, j'étais encore amoureuse. Malgré mes cinquante ans, j'aimais éperdument, passionnément avec des élans de jeune fille et des ardeurs de courtisane, j'aimais enfin comme Jacqueline Hérelle sait aimer, un jeune officier de cavalerie en garnison à Saint-Cloud. Je vous ferai grâce de son nom et de son physique, je l'aimais. Dès la fin de mai, je vins m'installer, comme vous le savez, à ma villa de Ville-d'Avray; j'avais rencontré Robert au Pavillon bleu. J'y vais quelquefois dîner pour rompre la monotonie des soirées; mon élégance, le soyeux de mes dessous, ou mon mauvais renom l'avaient-ils impressionné. En tout cas, j'avais reçu, moi, le coup de foudre, Robert répondait d'abord assez bien à mes avances, il acceptait mes invitations à dîner, était bientôt de nos parties d'automobile, battait en ma compagnie les bois de Marly et de Versailles, bref, il devenait un de mes assidus.

Très correct, on ne peut plus aimable et même empressé auprès de moi, Robert néanmoins n'allait pas plus avant dans son flirt, moi de jour en jour, je subissais plus profondément son charme. Au fond, je me dévorais d'angoisse et me consumais de désir. «Ce garçon-là, me disait Catherine Hémery, il t'embrasse toujours les doigts, il en tient pour tes bagues.» Comme Robert a soixante mille francs de rente et en aura le double un jour, je haussais les épaules. Ce n'était ni pour mon luxe ni pour mes dîners que Robert venait chez moi, les officiers de son régiment m'avaient affirmé qu'il était timide. Enervée, à bout d'artifices et d'expédients, j'usais d'un stratagème. Je l'attendais ce jour-là vers cinq heures pour prendre le thé. C'était en juillet, la chaleur était accablante, j'avais sorti en son honneur le plus délicieux peignoir et, parfumée, toute fraîche encore du tub, j'avais disposé sur un guéridon, à portée de ma main, deux ou trois photographies me représentant, épaules nues, dans les poses les plus suggestives, des photographies datant d'il y a vingt ans, Jacqueline Hérelle dans ses rôles d'autrefois. Mes portraits ainsi disposés, je baissais les stores du petit salon et m'étendis sur ma chaise longue.

Oh! le brusque tressaillement de tout mon être; lorsqu'il entrait! Robert me baisait la main et s'asseyait auprès de moi. Machinalement et instinctivement aussi, parce que je le voulais et que mon regard dirigeait le sien, il s'avisait des photographies. Il se penchait curieusement sur la table: Oh! la jolie femme! faisait-il intéressé, et il regardait longuement les portraits. Il les avait pris l'un après l'autre et les gardait longtemps dans ses mains, je ne respirais plus. Il y eut un affreux silence.

—Qui est-ce, demandait-il tout à coup, il s'était tourné vers moi... Qui est-ce?

Je me raidissais contre le choc.

—Une amie. Il y a vingt ans qu'elle est morte, n'est-ce pas qu'elle était adorable? Vous l'auriez aimée, n'est-ce-pas?

Et lui inconsciemment:

—Etait-elle vraiment ainsi?

—Oui.

—Alors, c'était une des femmes les plus désirables que j'aie jamais vues...», et il la regardait encore.