«Plus loin, un ghat aux marches disjointes a laissé tomber un temple dans l'eau. Des colonnes, des sculptures émergent. Des fakirs stylites y dressent leur maigreur, et le remous berce des fleurs de souci dans leur ombre. Et, par-dessus le fouillis des bachots, des estrades, des bambous, des nudités ceintes d'un lambeau d'étoffe, des patères libatoires allumées d'une lueur, des chiens vagabonds et des fidèles prostrés, c'est une folle floraison de parasols de paille, plantés à tous les angles, fichés dans tous les murs, de toutes les nuances de jaune, les uns tels une poussée de champignons d'or au-dessus des échoppes, les autres à plat, au flanc d'une porte comme autant de boucliers. Mille visions changeantes toujours renouvelées; le soleil couchant les incendie. Et c'est l'atmosphère, déjà signalée, de triomphe et d'apothéose avec toutes les effluves inquiétantes venues du fleuve: relents de chair grillée, fragrances d'aromates, odeurs de cannelle, de benjoin, de souci flétri et d'érable, et toujours l'obsédant «Ganga! Ganga Djaï!» spasmodique comme un râle, tout cela dominé par des jaillissements de clochetons et de dômes, des floraisons de pierre invraisemblables, les unes pareilles à des flammes, les autres à d'énormes lotus, une architecture d'élan et de prière vers le ciel, mouvante dans la chaleur par la diversité de ses formes et toute crépitante d'étincelles dans la magnificence des soirs.

«Un de ces soirs comme en ont évoqué seuls votre Villiers de l'Isle-Adam dans le métal en fusion de son verbe, et votre Gustave Moreau dans l'embrasement gemmé de sa palette.

«Le Triomphe d'Alexandre... Connaissez-vous le petit musée de la rue La Rochefoucauld?... Là seulement, parmi les trésors d'une œuvre unique, vous pourrez, en vous hypnotisant, connaître la splendeur enflammée et l'atmosphère d'apothéose d'un soir de mars à Bénarès. Bénarès! J'y suis déjà depuis quinze jours et, dans l'émotion religieuse de toute une ville extasiée, tous les jours, à chaque crépuscule, j'y regarde le soir comme si le jour devait mourir.

«Quand un spectacle atteint ce grandiose dans la beauté, il semble qu'il devrait à jamais disparaître. Sous nos climats d'Europe, de pareilles émotions ne peuvent se vivre deux fois, et c'est pourquoi je vous voulais ici, pourquoi je lance vers vous ce dernier appel. Avec un cœur aimant et liquide, prêt à se répandre de toutes parts comme le vôtre, vous vous épanouirez ici dans la plénitude de tous vos désirs, ne serait-ce que dans l'exaltation de la lumière, où chaque être et chaque objet ont la vibration d'un métal et la nuance d'une fleur. Vous renaîtrez dans un ciel neuf avec un être neuf au milieu de choses complètement renouvelées, vous apprendrez à porter votre bonheur avec vous et à ne pas le demander au passé. Le passé est une charogne; c'est lui qui empoisonne tout votre moi. Vous vivrez à Bénarès dans une stupéfaction passionnée, au milieu d'une magnificence d'architectures, de races et de climat où chaque minute aura pour vous la saveur d'une rencontre imprévue et parfaite.

«C'est à ces rencontres que je vous convie. C'est parce que je les ai faites que je vous dis: «Venez.» La vie est ici ce qu'elle devrait être: un étourdissement enivré. L'aigle se grise de son vol; le rossignol s'enivre des nuits d'été; la plaine tremble de chaleur, et l'aurore rougit de joie comme la lune pâlit de volupté. C'est la civilisation qui a déformé la vie. Chez les peuples jeunes, toute émotion est une ivresse et toute joie devient religieuse.

«Le bouddhisme, qui prosterne ses foules au bord du Gange, est la reconnaissance attendrie et ravie de toute une race envers ses dieux, et, comme ce peuple est jeune, quoique millénaire, il s'use voluptueusement dans la ferveur et ne fixe que l'avenir, insouciant de goûter aux eaux croupies du passé.

«Halluciné d'espérance, il s'isole dans sa vision, absorbé dans la contemplation de la nature et indifférent aux contingences immédiates; et l'agitation des autres autour de lui n'augmente que le sentiment de sa vie personnelle.

«Le coudoiement n'existe pas pour le fakir. Oh! que nous sommes loin ici de la vieille Europe!

«Venez, accourez vite ici, mon cher duc. L'Inde vous sera une délicieuse convalescence. Vous y respirerez l'odeur du lotus éternel, comme dans ce sonnet d'Ary Renan, dont les rimes me sont revenues ces derniers jours à Bénarès, et qui contient toute la morale hindoue:

Les Brahmanes m'ont dit: «Médite les Soutras!