«C'est ici que vous auriez trouvé la sûre guérison, dans cette atmosphère de ferveur immense, cette permanente exaltation d'une foule en prière adjurant jour et nuit une divinité presque visible dans la sublimité du décor et des ciels.
«Bénarès! La mosquée d'Aureng-Zeb et le grouillement infini du Gange sous les barques des pélerins et le pilotis des temples au «ghat des Cinq Rivières», ces lieues de palais, de mosquées et de dômes baignant dans le fleuve, et leurs innombrables escaliers descendant, de degrés en degrés, escortés de statues, dans l'or mouvant de l'eau! Car tout est d'or dans la ville sainte. D'or, le ciel d'apothéose où montent les dômes vêtus d'or et les cônes roses des minarets; d'or, les parvis, les colonnes, les auvents des sanctuaires et les images des apsaras musiciennes jaillissant, toutes en attitude d'essor éperdu, des corniches et des entablements des temples; d'or, la nudité des mendiants s'écrasant en foule sur la rive du fleuve; d'or, l'immobilité des fakirs dans l'extase; d'or, les grands vases du culte entre les mains des prêtres processionnant sur les hautes terrasses; d'or, la masse même des fidèles prostrés de degrés en degrés et de colonne en colonne dans la muette adoration de Ganga, «Ganga Djaï», la mère Ganga, la rivière sacrée, le fleuve saint entre les saints qu'ils implorent tous de leurs vœux.
«Toute l'Inde bouddhique vient aboutir ici, dans l'exaltation de la lumière et la soif infinie d'un bonheur certain, hallucinée, adorante et heureuse, heureuse dans la ferveur et dans la foi. La ferveur! Tout le secret du bonheur humain est là: aimer avec ferveur, s'intéresser passionnément aux choses, rencontrer Dieu partout et l'aimer éperdument dans chaque rencontre, désirer amoureusement toute la nature, les êtres et les choses sans s'arrêter même à la possession, s'user dans le désir effréné du monde extérieur sans même s'inquiéter si le désir est bon ou mauvais. Car toute sensation est une présence, et la splendeur des choses ne vient que de l'ardeur que nous avons pour elles. L'importance est dans le regard et non dans la chose regardée. Qu'importe d'où vienne l'extase, si l'extase nous vient? Toutes les émotions sont comme autant de portes ouvertes vers un prestigieux avenir: le devenir, voilà la religion. Les choses du passé sont déjà mortes; pourquoi s'attarder sur un cadavre? Chaque chose possédée est déjà une pourriture, et quand nous regrettons une chose, c'est déjà un germe de mort que nous portons en nous.
«S'enrichir de désirs, toute la ferveur est là, et la ferveur est une délicieuse usure d'amour.
«Et Bénarès, depuis des siècles et des siècles, agonise et se meurt dans une ferveur intense, et c'est cette ferveur même, cet extatisme halluciné de toute l'Inde qui la fait vivre et la soutient.
«Oh! le temple d'or et le saint des saints de la ville sainte, les étalages d'idoles, de lingams et de charmes amoureux de ses petites rues étroites, leur dévalement vers le fleuve, et là, parmi l'infinie succession des palais et des temples, la promiscuité effarante, puérile et charmante de ces races de l'Inde où les brahmanes, les mendiants, les idoles et les bêtes sont subis, accueillis et respectés avec la même douceur apaisée et aimante par l'âme religieuse des foules!
«Des prêtres évoluent lentement autour d'un grand taureau de pierre rouge, qui est l'emblême même de Sivâ; une femme arrose dévotement d'eau lustrale un lingam de grès et le couronne de soucis. Des vaches descendent, nonchalantes, vers le fleuve en mâchant des fleurs. On glisse dans la bouse et sur des feuilles fraîches. Un mendiant implore une image informe qui est la planète Saturne. Par intervalle, de loggias en loggias, des gongs et d'énormes tambours font rage; un grondement tonne, et c'est, dans l'air lourd, une vibration douloureuse, ardente. Des miasmes pesants montent du puits de science où réside le dieu: le relent de pourriture des innombrables offrandes végétales entassées là.
«Dans le ciel fauve, au-dessus des dômes vêtus d'or, des perruches d'émeraude entrecroisent de luisantes ellipses et s'accouplent en jacassant aux frontispices des temples. Et partout rôde une odeur de cadavre et de fermentation: l'âme inquiétante du puits de science qui contient la vie et la mort.
«Et ce sont les bateliers maîtres du fleuve, et le refrain de «Ganga Djaï» sur leurs lèvres noires, tandis que glissent à l'infini leurs larges barques paresseuses qu'une terrasse surmonte et où des familles entières vivent et meurent, bercées par le courant divin. «Ganga! Ganga Djaï!» Et dans ce refrain guttural apparaît tout le mystère des humanités différentes. «Ganga! Ganga Djaï!», c'est l'écho même de la ville sainte, et c'est aussi l'écho des siècles, la voix d'ombre des idoles ténébreuses et des temples de mystère, l'âme même de cette impénétrable terre de l'Inde.
«Et toujours les palais se succèdent, bâtis tous par des princes indous. On vous dit les noms. C'est celui du rajah d'Indore aux balcons peints de ramages bleutés, on dirait Louis XV; puis voici celui du maharana d'Oodeypore, aux murs crénelés, à la porte flanquée de deux tours comme une citadelle. Des chiens, des grosses tortues dans l'eau, des flammes autour d'un bûcher, trois silhouettes rigides dans des linges, des groupes de gens silencieux: ici on brûle les morts. Les cendres vont au fleuve, et, comme le damra de caste infâme, qui seul a le droit de fournir le feu, le fait payer fort cher, les pauvres s'en vont mal brûlés au cours de la rivière, et des milliers d'hommes se baignent journellement dans le Gange et en boivent l'eau sans scrupule; ainsi circule dans la nature la substance unique de la vie dans la mort. Et ce sont encore des terrasses et des terrasses, des grouillements de foule sur de longs escaliers. Là un observatoire ouvre sur la rivière d'élégants miradores où dorment des instruments gigantesques; ici, une ruelle sombre dévale brusquement dans le fleuve; y rêve un ascète immobile entre des singes gris et des pigeons bleuâtres, se disputant un peu de grain tombé à ses pieds.