Le portier a monté la petite caisse dans le hall. En trois coups de marteau, elle a été ouverte, et, le foin ôté, de délicats papiers de soie doucement développés, l'aveugle statuette androgyne a surgi. C'est bien la petite idole du récit de Claudius. Voici son torse plat, ses bras luisants et frêles, sa hanche fuyante. Hiératique et démoniaque, en pur onyx noir, elle attire et reflète en elle la flamme des bougies; ses seins hardis et ronds pointent dans une lueur au-dessus du ventre sombre, un ventre étroit et plat qui se renfle à la place du sexe au-dessus d'une petite tête de mort.
La tête de mort ricane, symbolique, menaçante, triomphante des maternités et des races!
Sous son front bas, c'est l'aveugle regard des deux prunelles vertes, deux yeux d'eau morte qui ne voient pas... Dans le clair-obscur de l'antichambre, les iris noirs et les narcisses se dressent, silhouettes plus noires dans l'ombre alternées de blancheurs; leur veillée solennelle se prolonge dans l'enfilade des pièces. Tout l'hôtel a l'air d'être gardé par des fantômes de fleurs. Dehors, des fiacres roulent vers le boulevard Saint-Germain. L'haleine de tous ces calices plus forte dans la nuit fait l'atmosphère lourde, irrespirable; la petite idole ricane, silencieuse, et une angoisse m'oppresse, et une stupeur!
LA VILLE D'OR
18 avril 1898.—Hier soir, à mon retour à Paris, c'était l'étrange accueil de toutes ces fleurs noires et de la petite Astarté d'onyx, l'énigmatique idole du sanctuaire de Woolwich, introduites chez moi par la volonté d'Ethal. C'était le souvenir de Thomas Welcôme soudain imposé par toutes ces présences, Welcôme dont la sœur naturelle agonise en ce moment à Nice, veillée, sinon guettée par ce même Ethal, et, parmi toutes ces choses funèbres, voici que, ce matin même, une lettre m'arrive de Bénarès; et son enveloppe, timbrée des Indes anglaises, contient huit longues pages d'une écriture jusqu'alors inconnue, et cette écriture est celle de Welcôme.
Est-ce un hasard? Ces deux êtres, que lie je ne sais quel passé obscur, se sont-ils, au contraire, concertés d'avance? et l'arrivée simultanée de ces fleurs, de cette statue et de cette lettre n'a-t-elle pas été combinée pour me frapper d'un grand coup?
Et pourtant combien réconfortante et différente des déprimants conseils de Claudius, la longue et lumineuse épître de Thomas! Quel appel vers la santé et la délivrance! Non, cet homme-là ne me veut point de mal.
Bénarès, 10 mars 1899.
«Que ne m'avez-vous écouté, cher monsieur et ami? A travers les émerveillements d'une terre de visions prestigieuses et de légendes consolantes, au fond de l'Inde mystérieuse des Védas, que ne m'avez-vous suivi—comme je vous le demandais, comme je vous en ai supplié presque—dans la ville de l'extase et de la lumière qu'est la très sainte Bénarès? Et dire que vous êtes demeuré en Europe, sous l'azur étroit de nos villes, avec ce besoin torturant d'expansion qui est en vous, cette soif de la vie qui est votre mal, prisonnier des inhumaines lois de nos civilisations!