«J'ai quitté Londres. Le divorce de lady Kerneby m'a donné gain de cause. J'ai su prendre son solicitor, et l'hypocrisie anglaise, dont j'ai eu tant à souffrir, m'a servi, cette fois, contre cet imbécile de lord Edwards: j'ai bénéficié de sa condamnation en adultère. Le tribunal l'a débouté de ses prétentions sur mon portrait. Vous savez que c'est, de toute mon œuvre, la toile à laquelle j'attache le plus de prix: la marquise Eddy Kerneby est peut-être la plus jolie créature, au sens de mon esthétique, qui ait jamais vécu dans le royaume. Je l'ai encore idéalisée, exagérant sa grâce maladive et un peu funèbre. C'est ce portrait, auquel j'ai travaillé pendant près de six mois, que lord Edwards ne voulait pas me rendre, et il n'était qu'à moitié payé. L'issue de son procès arrange tout: il est aujourd'hui la propriété de la marquise. Lady Kerneby est ici, à Nice, mourante, phtisique! La pauvre créature l'a toujours été, mais les péripéties de ces derniers six mois l'ont singulièrement avancée. Si vous saviez comme elle est belle, affinée par cette lente agonie de deux ans qui, maintenant, ne sera que trop brève. Je la vois tous les jours et passe la plupart de mes soirées auprès d'elle; je l'ai rejointe ici et compte bien la décider à me céder ce portrait. Vous ignorez peut-être que lady Kerneby est la sœur de sir Thomas Welcôme (Welcôme est enfant naturel), mais elle a toujours eu pour son frère l'attachement le plus tendre, et, si j'obtiens d'elle la cession du portrait que je convoite, c'est à l'expresse condition de le donner à sir Thomas à son retour de Bénarès, où il doit être en ce moment. Quelle complication que ces familles anglaises! Si ce tableau me revient, je reprendrai mes pinceaux, et vous verrez enfin de la peinture de votre

«Claudius».

«P.S.—La marquise, à qui j'ai parlé de vous, m'a permis de saccager en votre honneur son jardin et ses serres. Je vous adresse, de sa part et de la mienne aussi, toute une moisson de narcisses et d'iris noirs. Je sais que vous les aimez, quoique vous ne me l'ayez jamais dit. Ceux-là sont particulièrement beaux, comme gonflés d'un sang effroyablement noir: de vraies fleurs de champ de bataille. Je les adresse moins à vous qu'à la petite idole que je vous ai envoyée, il y a huit jours; j'attends encore de ses nouvelles et suis même assez inquiet sur son sort. Il serait dommage qu'elle se fût égarée en route, car, outre qu'elle est unique et d'une matière tout à fait rare, elle a toute une légende que vous savez, et ses yeux d'émeraude ont vu se dénouer un effroyable drame. Elle seule en connaît le fin mot, fin mot qu'elle vous dira peut-être, si vous lui rendez le culte qu'elle exige et vous montrez fervent adorateur.

«Je gage qu'elle aimera fort la forme et le parfum de ces iris... Je suis ici jusqu'à nouvel ordre, un peu dans la posture d'un vautour qui guette un cadavre.»

Des fleurs pour une idole? un procès gagné? J'ai ouvert la seconde lettre avant la première. J'aurais dû commencer par celle datée de Londres.

«Mon cher ami,

«J'ai quitté Paris brusquement, sans prendre congé de vous, appelé ici par un intérêt majeur: le gros scandale du divorce Kerneby m'offre un joint pour reprendre et gagner mon procès contre lord Edwards. Vous savez que ce mauvais mari détenait illégalement en sa possession le portrait que j'ai fait de sa femme. La marquise Eddy... vient d'obtenir le divorce contre le marquis: elle reprend de droit sa fortune et tout son apport mobilier. Mon tableau se trouve être compris dans les objets lui revenant. C'est ce que son solicitor, qui est aussi le mien, s'est efforcé de persuader aux juges: d'où l'urgence, mieux, la nécessité de ma présence ici. Mille et une démarches personnelles s'imposent, mais, si ce portrait revient entre mes mains, je sens que le peintre que j'ai jadis été se réveillera et que mon labeur repris fera de moi un autre homme en me redonnant le goût de la lumière et de la couleur. Priez les bons et les mauvais esprits pour que je réussisse. J'ai retrouvé ici, parmi un tas de bibelots et d'objets oubliés, une petite statuette qui vous intéressera: la petite Astarté d'onyx aux pieds de laquelle M. de Burdhes fut trouvé étranglé dans sa petite maison de Woolwich, l'idole aux yeux d'émeraude dont il voulait instaurer la religion et dont le culte, un peu sanguinaire, a valu à notre ami Welcôme les millions qui lui permettent aujourd'hui de voyager.

«Lors de la vente de Burdhes, je l'ai disputée chèrement aux marchands de curiosités de la Cité. Je me rappelle combien sa description parut vous préoccuper, le soir où je vous racontai la fin tragique de ce pauvre de Burdhes. Cette petite idole de l'Extrême-Asie possède un assez joli nimbe de mystère. Welcôme l'a connue, peut-être adorée, qui sait si elle ne lui a pas suggéré l'idée du meurtre? Car l'Astarté de Carthage et de Tyr se nomme aussi dans les forêts de l'Inde la déesse Kâlî. Incarnation des étreintes d'amour, elle symbolise aussi les étreintes meurtrières et elle étrangle dans la secte des Thugs, ses fanatiques, les Thugs, les fameux brahmanes étrangleurs du Delhi. Voici près de dix ans qu'elle est mienne, et c'est presque une amie. Permettez-moi donc de vous l'offrir en souvenir de Welcôme et de moi: ce sera un chaînon de plus dans l'invisible et forte chaîne qui nous unit tous les trois.

«Je ne sais quand je pourrai rentrer à Paris: j'ai bien peur d'être forcé d'aller à Nice rejoindre lady Kerneby, qui est là en traitement depuis le commencement de l'hiver.

«Avez-vous été voir les Gustave Moreau rue La Rochefoucauld? Je vous l'avais pourtant bien recommandé. Vous verrez là d'étranges regards limpides et fixes, des yeux hallucinés d'une expression divine; vous les comparerez aux émeraudes enchâssées dans le front d'onyx de l'idole. La nuit surtout, à la lumière des cires, vous verrez comme elles deviennent intenses.»