Ces vers, je les ai commis au temps de ma jeunesse, à la gloire des iris noirs (car, moi aussi, j'ai été un peu poète aux environs de ma vingtième année: l'apparente complication du jeu des rimes et des rythmes devait séduire mon âme puérile et complexe, amuser de ses difficultés vaincues l'enfant barbare qui fut toujours en moi). Les iris noirs! Et il faut que ce soit leur souvenir qui m'accueille au retour.
Une main inconnue a fleuri de leurs monstrueux calices tout le rez-de chaussée de la rue de Varenne. De l'antichambre au petit salon qui sert ici de parloir c'est, à travers l'enfilade des pièces, une inquiétante floraison de ténèbres, un jaillissement muet de larges et longs pétales de crêpe grisâtre, l'air de chauves-souris figées dans l'éclosion d'une fleur. Il y en a dans les grands vases cloisonnés du hall, il y en a dans les urnes de sèvres blanc du grand salon et dans les Satzuma de mon cabinet de travail. Des narcisses entêtants se mêlent à leurs calices par touffes, et c'est comme une pluie d'étoiles lumineuses et candides dans tout ce deuil extravagant et noir.
Le suisse m'explique qu'elles sont arrivées l'avant-veille de Nice: un envoi de cinq bourriches de fleurs, et qu'il a pris sur lui de les déballer et de les ranger dans des vases. L'expéditeur est M. Ethal... Ethal est donc à Nice? Depuis quand? D'ailleurs, il y a un autre envoi d'Ethal, m'apprend le portier: une petite caisse a précédé de huit jours cette avalanche de fleurs, mais la caisse vient de Londres, et, comme elle portait «personnelle et fragile», en anglais et en français, sur toutes ses faces, à l'office ils n'ont pas osé l'ouvrir et ont attendu mon retour. Il y a aussi pour moi un monceau de lettres. «Il y en a une de Londres, une de Nice, où monsieur le duc trouvera sans doute l'explication de ces envois.»
Il est onze heures du soir, et je tombe de sommeil; mais ces fleurs et l'envoi de cette boîte mystérieuse ont éveillé ma curiosité, et, les nerfs fouettés, tout à l'envie de savoir, je ne songe plus à dormir. «Qu'on monte cette caisse ici.» Et, d'une main fébrile, je cherche dans le plateau encombré de lettres celles de Claudius... Quel courrier! Je suis demeuré à peine six jours à Fréneuse et je retrouve plus de trente lettres au retour. Je ne sais que trop d'où elles viennent: entremetteuses, tenanciers d'hôtel louche, matrones et rabatteurs, toute la vorace et vénale armée du vice acharnée sur mes pas, telle une meute, et, depuis des années, embusquée dans mon ombre pour essayer d'animer mon ennui, d'attiser mon désir.
Ces enveloppes, que je froisse du doigt et que je n'ouvrirai pas, je sais trop ce qu'elles contiennent et quelles offres l'on m'y fait. Il y a des jours où la colère me monte avec des velléités d'envoyer ces lettres au procureur de la République et de purger un peu la société de leurs signataires. Il y a Poissy et Fresnes et Saint-Lazare... Mais, après tout, il faut bien que tout le monde vive, et je sais trop et par quelles expériences, quelles amours faisandées et falsifiées, hélas! vendent, sous le nom de primeurs, tous ces trafiquants d'âmes et de chairs. Mais c'est égal, après le calme et le silence angoissant de Fréneuse, cette rentrée à Paris, parmi les iris noirs d'Ethal et le cours de la Bourse de toute la prostitution de la ville, est significative et justicière. C'est le Mane, Thecel, Pharès inscrit en lettres de flamme sur le mur du palais de Balthazar. Le Lasciate ogni speranza du Dante ne vit pas seulement qu'à Fréneuse.
Cette veillée hostile de fleurs sinistres à mon seuil, ces fleurs que j'ai aimées jadis, aux heures d'égarement et de fièvre, ces monstres que j'ai chantés et cette correspondance honteuse de tous les courtiers et de toutes les courtières d'amour!
Je traîne avec moi ma vie. Quel châtiment!
Un soulagement pourtant dans ce dégoût: la nouvelle qu'Ethal n'est pas ici. Son absence me rassure; ses deux lettres, dont je déchire l'enveloppe presque simultanément, confirment ma délivrance. Je les lis au hasard.
Nice, 2 mars.
«Mon cher ami,