«Welcome.»

Gustave Moreau! C'est à l'œuvre de ce peintre que m'adressent Ethal et Welcôme comme à un médecin guérisseur. Sans s'être concertés, ces deux hommes, entre lesquels je sens je ne sais quoi d'irréparable et qui se détestent—cela, j'en suis sûr—m'envoient, l'un de Bénarès, et l'autre de Nice, au musée de la rue La Rochefoucauld comme à un merveilleux dispensaire. Et pourtant Welcôme veut me sauver, et Claudius, lui, n'aspire qu'à exaspérer mon mal.

Gustave Moreau, l'homme des sveltes Salomés ruisselantes de pierreries, des Muses porteuses de têtes coupées et des Hélènes aux robes maillées d'or vif, s'érigeant, un lys à la main, pareilles elles-mêmes à de grands lys fleuris, sur un fumier saignant de cadavres! Gustave Moreau, l'homme des symboles et des perversités des vieilles théogonies, le poète des charniers, des champs de bataille et des sphinx, le peintre de la Douleur, de l'Extase et du Mystère, l'artiste entre tous les modernes qui s'est approché le plus de la Divinité et l'a toujours évoquée meurtrière! Gustave Moreau, l'âme de peintre et de penseur qui m'a toujours le plus troublé!

Salomé, Hélène, l'Ennoïa fatale aux races, les Sirènes funestes à l'humanité! A-t-il été assez hanté, lui aussi, de la cruauté symbolique des religions défuntes et des stupres divins adorés autrefois chez les peuples!

Visionnaire comme pas un, il a régné en maître dans la sphère des rêves, mais, malade jusqu'à en faire passer dans ses œuvres le frisson d'angoisse et de désespérance, il a, le maître sorcier, envoûté son époque, ensorcelé ses contemporains, contaminé d'un idéal maladif et mystique toute cette fin de siècle d'agioteurs et de banquiers; et, sous le rayonnement de sa peinture, toute une génération de jeunes hommes s'est formée, douloureuse et alanguie, les yeux obstinément tournés vers la splendeur et la magie des jadis, toute une génération de littérateurs et de poètes surtout nostalgiquement épris, eux aussi, des longues nudités et des yeux d'épouvante et de volupté morte de ses sorcières de rêve.

Car il y a de la sorcellerie dans les pâles et silencieuses héroïnes de ses aquarelles.

C'est extasiantes et extasiées qu'il fait toujours surgir ses princesses dans leur nudité cuirassée d'orfèvrerie; léthargiques et comme offertes dans un demi-ensommeillement, presque spectrales tant elles sont lointaines, elles ne réveillent que plus énergiquement les sens, n'en domptent que plus sûrement la volonté avec leurs charmes de grandes fleurs passives et vénériennes, poussées dans des siècles sacrilèges et jusqu'à nous épanouies par l'occulte pouvoir des damnables souvenirs!

Ah! celui-là peut se vanter d'avoir forcé le seuil du mystère, celui-là peut revendiquer la gloire d'avoir troublé tout son siècle. Celui-là, avec son art subtil de lapidaire et d'émailleur, a fortement aidé au faisandage de tout mon être.? Comme à toute une génération d'artistes malades aujourd'hui d'au-delà, il m'a donné le dangereux amour des mortes et de leurs longs regards figés et vides, les hallucinantes mortes de jadis ressuscitées par lui dans le miroir du temps.

Sous les frissons nacrés d'un ciel ardent et triste

Fleurit, hymne adorable en sa mélancolie,