La chanson des sirènes.

Un incurable ennui nage dans l'améthyste

De leurs longs yeux: l'ennui du dieu qui les oublie

Sur ces grèves sereines.

Les Sirènes diadémées de perles et de madrépores de la fameuse aquarelle, les Sirènes pareilles, dans leur groupe implacable et triste, à quelque monstrueux corail blanc dont les branches seraient mortes et vivraient!... Et c'est à cette œuvre morbide, à cet art périlleux et trouble qu'Ethal et Welcôme me pressent de retourner; c'est cette œuvre, qui m'a pénétré déjà jusqu'à la souffrance, qu'ils m'assurent être la guérison.

Et cette petite idole aux prunelles émeraudées qui ricane... Car elle a beau être muette comme la matière, j'entends plus que je ne vois son rire dans la nuit.

Paris, 30 avril.—J'y suis allé, et le même soir... Quelle honte! Si c'était là ce qu'ils voulaient, ils ont lieu d'être satisfaits, et pleinement, car l'épreuve a réussi, et au delà de toute espérance.

J'y suis donc allé et, tout droit, sans m'arrêter à la salle du premier, je me suis fait indiquer le Triomphe d'Alexandre, au second étage, et je me suis longtemps absorbé devant. Je le trouvais d'ailleurs incomparable, un des plus beaux morceaux du maître. C'est, dans une splendeur et un grandiose d'architecture évoquant toute la magie de l'Inde ancienne, un mouvement de foule, une somptuosité de figures et de cortèges, de théories de chars, de palanquins et d'éléphants; toute une frise de défenses et de trompes encensant, adorant je ne sais quelle figure d'homme assis sur un trône inaccessible, une espèce d'autel monumental échafaudé sur des motifs de décoration chimérique, des dragons, des sphinx et d'énormes lotus; des monstres et des fleurs.

Des fleurs encore jonchent un sol de mosaïque; dans le fond, des eaux froides et bleues stagnent dans des viviers de marbre; des pagodes et des temples s'y doublent, taillés à même le porphyre, l'onyx et les pierres précieuses d'une haute falaise, une abrupte falaise dont l'arabesque épique terrifie et ravit. Et là-dessus règne une atmosphère inexprimable, une poussière on dirait d'or fluide et de pétales d'iris; tous les jaunes et tous les bleus baignent ce décor de féerie. Et de ces nuances, de cet ensemble et de tous ces détails s'émanent un charme et une telle douceur, une telle joie enivrée de vivre, si l'on pouvait, dans cette ambiance en même temps qu'un si poignant regret de n'avoir jamais connu ces époques et ces foules, que le dégoût vous prend de ce temps et de notre civilisation et qu'il paraît tout simple d'en mourir.

Le Triomphe d'Alexandre! Et Welcôme m'écrit que c'est là l'atmosphère de Bénarès!