Ses yeux! On ne m'avait parlé que de ses yeux. C'est pour ses yeux que j'étais allé vers elle, et toute la nuit je n'eus qu'une hantise: son odeur âcre d'eau de toilette et de chair moite, et la tache de rouille de ses aisselles, ses aisselles du même roux mordoré et dur que ses cheveux.

Izé Kranile! Qui sait? elle m'eût guéri, celle-là, si elle avait voulu. Pendant tout un jour, que dis-je! pendant quarante-huit heures, les deux pleines journées d'attente avant le soir fixé par elle pour dîner ensemble, l'obsession des yeux, l'obsession qui me tue depuis des années consentit à faire trêve. Ces deux jours-là, je les vécus, vrillé dans le désir unique de revoir le petit triangle rose de la bouche d'Izé, la fleur de chair délicate impudiquement ouverte sur ses petites dents courtes, le dessin délicieux de ses lèvres écartées sur un éclair d'émail... et puis l'odeur, cette stridente et complexe odeur qui s'émanait d'elle, persistante jusqu'au malaise et dont je défaillais presque, mais dont je délirais deux jours entiers, heureux deux jours d'échapper à la persécution des yeux, libéré deux jours enfin de l'oppression du rêve par l'impérieuse suggestion de l'odeur...

Mais elle ne voulut pas, elle se montra dès le premier soir si lourdement manégée, si gauchement habile..., la pauvre fille!

Depuis, j'eus souvent pitié d'elle en songeant à l'inutilité de ses ruses et au mal qu'elle avait dû se donner pour échafauder la comédie de ce morne soir. Que de combinaisons et que de stratagèmes, mon Dieu! et pour arriver à ce résultat; mais je lui en voulus tout un mois. Elle avait écrasé trop brutalement le désir dans l'œuf! Mais aussi le piège était par trop grossier: cet appel immédiat à la jalousie d'un homme parce que l'on s'en croit désirée, ce sont là manœuvres de figurantes ou de petites marcheuses de music-hall, et pourtant Izé a dansé à la Scala de Milan et à l'Opéra de Vienne... Quels pitoyable amants avait-elle donc eus là-bas?

Oh! la lamentable aventure de ce dîner, je ne puis m'empêcher maintenant d'en sourire! Et l'amusante figure de Forie, ses yeux piteux et sa mine effarée devant les subits accès de tendresse de la ballerine, car elle avait trouvé cela, la pauvre, de feindre un amour éperdu pour Forie, afin d'exciter et de monter le Monsieur, le Monsieur que j'étais, puisque je possédais des pierres rares et des rentes, ces rentes fameuses, cette fortune trop connue, exagérée encore, grossie par les badauds et les sots, cette fortune-boulet qui empoisonne ma vie partout où l'on sait qui je suis, cette fortune que je fuis ou dont plutôt je fuis la légende en voyageant incognito à l'étranger pendant des mois et des mois; et elle avait trouvé cela, cette Grecque, de se jeter à la tête de ce pauvre Forie, et de le câliner, et de se frotter à lui comme une chatte amoureuse, et de le truffer de baisers et de caresses en ma présence, là, sous mes yeux, pour m'allumer, pour aviver, exaspérer eu moi le désir... Quelle misère! et comme elle me connaissait mal.

Après tout, on lui avait peut-être dit que j'étais un homme à ça, à cette fille, un sadique, un assoiffé de sensations, violentes et complexes, ce qu'ils appellent un raffiné, un homme à goûts bizarres... Je sais que j'ai cette réputation, mes amis la cultivent, ça les pose, et, dans les maisons où ils dînent, ils racontent sur moi des indiscrétions au dessert. Il y en a que l'on réinvite, et des journalistes briguent l'honneur de m'être présentés, de visiter mes collections, de décrire mon intérieur, et cette Izé connaît des journalistes!

Elle aura été tuyautée dans quelque bar à l'heure de l'absinthe, ou par des renseignements du Napolitain, à la sortie d'une première.

Elle jouait sa situation et jouait serré: c'était touchant; mais étaient-ils tous deux assez ridicules, et Forie qui se défendait, très gêné à cause de moi qui l'avais invité, et cette Izé qui s'acharnait, tout à fait emballée... pour la galerie.

Ça avait commencé par des serrements de main et des coups de genou sous la table: ils en étaient maintenant aux baisers; baisers dans le cou, baisers sur les joues et baisers sur la bouche, baisers sur la bouche en mangeant; et Forie, qui s'étranglait, congestionné, les bras de la douce enfant autour du cou, ses lèvres sur ses lèvres! Et Forie est apoplectique. Et très énervée (car il résistait), entêtée dans son système, elle l'embrassait à bouche que veux-tu, en veux-tu sur une bouchée de filet portugaise, en veux-tu sur une queue de langouste: baisers à la sauce crevette et baisers à la mayonnaise, c'était même assez répugnant, et le peintre faisait une tête!

Au dessert, elle s'est installée sur ses genoux et délicatement lui a mis des fraises dans la bouche; elle lui fit même boire du champagne dans sa coupe en y trempant sa langue avant... Pour protéger son plastron, Forie avait étalé dessus sa serviette. Il renversait la tête pour éviter cette marée de caresses et avait l'air d'un homme qui s'embête chez le coiffeur.