«Mars 1898.—Quel étrange rêve j'ai fait, cette nuit! J'errais dans les rues chaudes d'un port, dans le bas quartier d'un Barcelone ou d'un Marseille, rues puantes et fraîches avec leurs tas d'ordures amoncelées aux portes et l'ombre bleue de leurs grands toits. Toutes dévalaient vers la mer, la mer pailletée d'or, comme frottée de soleil, apparue avec des vergues et des mâtures lumineuses au bout de chaque voie; au-dessus de ma tête, l'azur éclatait implacable, et j'allais, à travers ces longs corridors frais et sombres, dans l'abandon de tout un quartier désert, un quartier, on eût dit de ville morte, vidé tout à coup d'étrangers et de marins et où j'errais seul, dévisagé et fouillé jusqu'à l'âme par les yeux des prostituées, assises à leur fenêtre ou debout sur les seuils.
Et elles ne me parlaient pas. Appuyées aux rebords de grandes baies ou raidies dans l'embrasure des portes, elles se taisaient, les seins et les bras nus, bizarrement maquillées de rose, les sourcils charbonnés sous les cheveux en tire-bouchon piqués de fleurs en papier et d'oiseaux de métal, et toutes se ressemblaient!
On eût dit de grandes marionnettes, de longues poupées mannequinées oubliées là dans la panique, car je devinais qu'une peste, quelque effroyable épidémie rapportée d'Orient par les navires avait balayé cette ville et l'avait faite vide d'habitants; et j'étais seul avec ces simulacres d'amour abandonnés par les hommes au seuil des maisons de joie et déjà, depuis des heures, j'errais sans pouvoir sortir de ce quartier morne, obsédé par les yeux vernissés et fixes de tous ces automates, quand une soudaine idée me venait que toutes ces filles étaient des mortes, des pestiférées ou des cholériques pourrissant là, dans la solitude, sous des masques de plâtre et de carmin, et mes entrailles se liquéfiaient de froid. Et malgré ce froid, m'étant approché d'une fille immobile, je voyais en effet qu'elle avait un masque; et l'autre fille, debout à la porte voisine, était aussi masquée, et toutes étaient horriblement pareilles sous l'identique coloriage brutal.
J'étais seul avec des masques, avec des cadavres masqués, pis que des masques, quand tout à coup je m'apercevais que sous ces faux visages de plâtre et de carton les prunelles de ces mortes vivaient.
Les yeux vitreux me regardaient.
Je m'éveillai avec un cri, car toutes ces femmes, je les avais au même instant reconnues. Elles avaient toutes les yeux de Kranile et de Willie, Willie la mime, Kranile la danseuse, l'œil gauche de Kranile, l'œil droit de Willie, si bien que, bigles, toutes ces mortes paraissaient borgnes.
Est-ce que je vais avoir la hantise des masques, maintenant?
L'EFFROI DU MASQUE
«Avril 98.—Des masques! j'en vois partout. La chose affreuse de l'autre nuit, la ville déserte avec tous ses cadavres masqués au seuil des portes, ce cauchemar de morphine et d'éther s'est installé en moi. Je vois des masques dans la rue, j'en vois sur la scène au théâtre, j'en retrouve dans les loges. Il y en a au balcon, il y en a à l'orchestre, partout des masques autour de moi. Les ouvreuses, qui me rendent mon pardessus, ont des masques; des masques se pressent sur le péristyle, à la sortie, et le cocher du fiacre qui me ramène ce soir, a la même grimace de carton figée sur son visage!