«Décembre 97.—Ma cruauté aussi est revenue, la cruauté qui m'effraie. Elle dort pendant des mois, des années, et puis tout à coup elle s'éveille, éclate et, la crise passée, me laisse dans l'épouvante de moi-même. Ce chien, tantôt dans l'avenue du Bois, je l'ai cravaché jusqu'au sang, et pour un rien, pour n'être pas tout de suite venu à mon appel. La pauvre bête était là, l'échine rampante, rasant presque terre, ses grands yeux presque humains attachés sur moi, et ses hurlements lamentables!!! Ils auraient attendri un boucher! Mais comme une espèce d'ivresse me possédait, et plus je frappais, plus je voulais frapper: chaque frémissement de cette chair pantelante me communiquait je ne sais quelle ardeur. On avait fait cercle autour de moi et je ne me suis arrêté que par respect humain.

Après, j'ai eu honte. J'ai toujours honte, moi, maintenant.

La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de destruction. Par un contre-coup bizarre j'ai la sensation d'une agonie; quelque chose m'étouffe et m'oppresse, et je suffoque jusqu'à l'angoisse, quand je songe à deux êtres en amour.

Que de fois me suis-je éveillé au milieu de la nuit, défaillant à tous les râles et à tous les cris devenus tout à coup perceptibles de la ville endormie, les cris de rut et de volupté qui sont comme la respiration nocturne des cités! Ils montaient, me submergeaient d'une marée de spasmes, d'un flux pesant d'étreintes, et, la poitrine écrasée, avec des sueurs d'agonie aux tempes et le cœur lourd, si lourd, je devais me lever, et pieds nus, haletant, courir à ma fenêtre, l'ouvrir à deux battants, et là essayer de respirer. Quelle atroce sensation! Deux bras de fer me brisaient les côtes et comme une faim aussi me creusait l'estomac et me tenaillait tout l'être! Une faim d'amour à en mourir.

Oh! ces nuits! Que de longues heures je suis demeuré là, penché sur les arbres immobiles d'un square ou sur les pavés d'une rue déserte, à épier le silence de la ville, tressaillant au moindre bruit et le cœur martelé d'angoisse, que de nuits j'ai passées à attendre que mon tourment consentît à s'éteindre et mon désir à replier ses ailes, ses lourdes ailes impatientes et méchantes, cognées aux parois de tout mon être avec des battements de grand oiseau convulsif!

Oh! mes cruelles et interminables nuits de révolté et d'impuissant sur le rut de Paris endormi, ces nuits où j'aurais voulu étreindre tous les corps, humer tous les souffles et boire toutes les bouches, et qui me trouvaient, le matin, affalé sur le tapis et l'égratignant encore de mes mains inertes, ces inutiles mains qui n'ont jamais saisi que du vide et dont les envies de meurtre crispent encore les ongles, vingt-quatre heures après mes crises, ces ongles que je finirai par enfoncer quelque jour dans la chair satinée d'une nuque, et... Vous voyez bien qu'un démon me possède..., un démon que les médecins traitent avec du bromure et de la valérianate d'ammoniaque, comme si les médicaments pouvaient avoir raison d'un tel mal!

«Février 1898.—Pourquoi cette sotte rencontre me poursuit-elle avec cette persistance? Elle a remué en moi je ne sais quoi d'innommable et de malsain, quelque chose que je ne soupçonnais pas, et quoi de plus simple pourtant en y réfléchissant, que la rencontre de ces deux masques?

Une femme en collégien, le képi sur l'oreille, la poitrine sanglée dans la tunique à boutons de métal, et avec elle cet ignoble drôle en soutane, traînant dans le ruisseau la dignité du prêtre, sûrement quelque voyou. Il n'y avait, pas à s'y méprendre par cette nuit de mardi-gras; et puis le dandinement de la femme, ses fortes hanches sous le drap de la tunique, l'effronté maquillage de cette face de fille, tout criait la noce et la crapule d'une nuit de carnaval, tout, jusqu'à l'air béat et le sourire oblique de ce camelot en soutane et en rabat! Mais, dans cette rue mal éclairée du quartier des Halles, à la porte de cet hôtel meublé, la silhouette de ces deux masques devenait périlleuse, inquiétante. L'heure était louche aussi, près de minuit. Que venaient-ils de faire tous deux dans ce logis de rencontre? Et elle était abominable, ignominieuse et sacrilège, l'idée qu'imposait fatalement ce collégien androgyne accompagné de ce pseudo-curé.

Je suis maintenant les bals masqués, j'ai la fascination du masque. L'énigme du visage que je ne vois pas m'attire, c'est le vertige au bord du gouffre; et dans la cohue des bals de l'Opéra, comme dans le promenoir bruyant et triste des music-hall, les yeux entrevus par les trous du loup ou sous la dentelle des mantilles ont pour moi un charme, une volupté de mystère qui me surexcite et me grise d'une fièvre d'inconnu. Cela tient de l'aléa du jeu et de la furie de la chasse; il me semble toujours que sous ces masques luisent et me regardent les liquides yeux verts du pastel que j'aime, le regard lointain de l'Antinoüs.