«Juillet 97.—Et l'obsession des yeux m'est revenue...
Depuis la basse comédie de cette fille, depuis le dîner chez Paillard avec cette Kranile et Forie, les liquides yeux verts que j'ai vus luire un jour sous les paupières de plâtre de l'Antinoüs, la dolente émeraude embusquée comme une lueur dans les orbites d'yeux des statues d'Herculanum, l'attirant regard des portraits de musée, le défi des siècles demeuré dans les prunelles peintes de certaines faces d'infantes et de courtisanes, tout ce mensonge et ce mystère, toute cette légende et cette féerie me persécutent, m'hallucinent, me sollicitent et m'oppressent, m'emplissant de haine, de honte et de rut. Un autre homme est installé en moi... et quel homme! Quels effroyables atavismes, quels sinistres aïeux il remue en mon être, ce regard... et les abominables choses chuchotées par mon désir dans la solitude affreuse de mes nuits... affreuse! car elles sont hantées, maintenant... Oh! mes nuits de petit enfant, là-bas, dans la vieille demeure provinciale, oh! mon sommeil à jamais perdu!
«Même mois, même année.—C'est bien un démon qui m'obsède... J'en ai la conviction maintenant, car pas plus tard qu'hier, cette subite apparition du regard au milieu de ces circonstances banales, la lueur imprévue de l'émeraude au cours de cette promenade en bateau, dans ce coin de banlieue à la fois si proche et si lointaine, la prunelle d'Astarté tout à coup allumée dans les yeux de ce marinier, tout cela tient du surnaturel et de l'au-delà. Il y a plus qu'une fatalité dans le mal dont je souffre, il y a une influence occulte, une volonté ennemie, un sortilège, un envoûtement.
La barque descendait lentement, dérangeant une eau lourde écaillée de lentilles et luisante de prêles; çà et là, posées à la surface, de larges feuilles de nénuphars dormaient. C'était, trempée d'ombre et baignée de lumière, la même allée d'eau qu'entre Poissy et Villennes, et pourtant, derrière les peupliers et les saules de l'île, je savais un campement militaire, une caserne; le viaduc d'Auteuil était à l'horizon, à l'horizon la tour Eiffel. L'heure n'en était pas moins exquise après la grosse chaleur du jour, parmi l'émoi des feuilles et la fraîcheur des herbes, sous la soie nuancée, délicatement rose, de ce ciel de banlieue plein de fumées d'usines et de jeux de soleil... Et le bruit des rames berçait mon bien-être, quand, ayant par hasard fixé le rameur assis en face de moi, j'eus toutes les peines à retenir un cri.
Dans un visage hâlé, chauffé et mûri comme une pêche, deux larges yeux brûlaient du bleu le plus intense, du bleu le plus violent et le plus pur, deux yeux hallucinants de transparence et de profondeur!
Ces yeux! Ils me rappelaient, à la fois, ces yeux de vie et d'inconscience, les yeux de Willie et ceux de Dinah Salher dans Lorenzacio et dans Cléopâtre, dans Cléopâtre surtout, quand le safran, dont la tragédienne colorait sa peau, faisait chanter l'outre-mer de ses prunelles. Ces yeux de marinier, c'étaient aussi les yeux d'enfants de certains portraits de Bastien-Lepage, des yeux déjà rencontrés à Bâle dans les Holbein et les Albert Dürer; et, les mains appuyées sur mon cœur, essayant d'en contenir les douloureux battements, j'allais demander son nom à cet homme, quand tout à coup les deux saphirs liquides pâlissaient, verdissaient. Ils s'étaient changés en deux si transparentes émeraudes que j'avais la sensation du gouffre et je me levais droit dans la barque, pris de vertige, ne voulant pas sombrer.
—Monsieur est malade, me demandait le rameur, monsieur veut-il que je le descende?
Les yeux de l'homme étaient redevenus bleus, du bleu vivace et frais des yeux de Willie et de Dinah; la barque avait traversé un pan d'ombre, et, dans la clarté verte des saules, le reflet des feuilles avait allumé le regard.
C'est l'explication que je me suis donnée depuis, mais cette explication ne me satisfait pas, moi. Ce n'est pas la première fois que je canote en Seine, et je n'avais encore jamais rencontré la dolente émeraude endormie dans les yeux des statues de Pompéi, les liquides prunelles de l'Antinoüs.
Astarté est revenue, plus puissante qu'avant. Elle me possède, elle me guette.