Enfin, pour clore la série de ses fantaisies avouables, c'était l'histoire du portrait de la baronne Desrodes, petite juive convertie, dont le mariage annulé en cour de Rome et les robes esthétiques et les ameublements en laque vert asperge ont défrayé une année les chroniques. En crise aiguë de snobisme, Ealsie, (comme l'appellent ses intimes) s'était mise en tête d'avoir un portrait d'Ethal; Helleu et la Gandara, ses peintres ordinaires, ne lui suffisaient plus. Pour l'obtenir, ce portrait, elle avait franchi le détroit, s'était installée à Londres, avait mis en branle toutes ses relations. Whistler et Hercomer, qui avaient déjà commis des portraits d'elle, avaient été sollicités, requis pour une présentation à Claudius, et ça avait été la série de dîners et de réceptions dans le petit hôtel de Charing Cross, où Ealsie avait transporté toute son installation de Paris en vue d'éblouir tous ces bons Anglais: meubles de laque verte incrustés de diamants, vitrines d'uniques Saxes et d'introuvables Sèvres blancs, et toute la collection des grenouilles, de Massier, de Carriès, de Lachenal, de Bigot et du Japon, car fétichiste comme toutes celles de sa race, snobisme ou superstition, la baronne Desrodes est la femme des grenouilles, comme le comte de Montesquiou est l'homme des chauves-souris, et tous deux croient révolutionner le monde... O pauvretés! ô mesquineries! ô vanités!

Bref, la baronne obtient les séances désirées du peintre. Ethal consent sans trop se faire prier; il se décide même à portraiturer la baronne à Charing-Cross, dans son cadre, au milieu de ses meubles en laque verte, de ses grenouilles et de ses bibelots familiers. La baronne exulte: elle a apprivoisé le sauvage et l'indompté qu'est le grand Ethal; elle en fait part aux petites amies: Ethal consent à la peindre chez elle, ce qu'il n'a jamais fait pour personne. A une condition pourtant: c'est qu'elle ne verra le portrait qu'achevé. Il emporte sa toile après chaque séance et la rapporte avec lui pour la suivante. Conditions dures qui sont acceptées cependant. Le peintre se met à l'œuvre, et quand, le portrait terminé, le ban et l'arrière-ban des amis et connaissances sont convoqués dans l'atelier du peintre pour admirer le portrait d'Ealsie, horreur et stupeur!... Assise au milieu de ses batraciens de faïence et de bronze, Ealsie elle-même a une tête verte, des yeux d'eau saumâtre, énormes, cerclés d'or dans une face écrasée, une gorge pareille à un goître; et ses bras nus, d'une chair filandreuse et flasque, croisent sur ce goître deux petites mains palmées: la baronne Desrodes est une grenouille, une humaine et féerique grenouille, trônant au milieu de son peuple... La baronne refusa le portrait et assigna le peintre à la chambre des sollicitors. «Que voulez-vous? trouva Ethal, c'est son physique qui en est cause. Elle tente la caricature et défie le portrait.» Et on cite de Claudius Ethal des fantaisies moins avouables. Et c'est cet homme qui prétend me guérir; je suis entre les mains de cet homme. Que veut-il de moi? J'avoue qu'une angoisse est en moi, cet Anglais me fait peur.

L'EMPRISE

«Juin 1898.—Cet homme a dit vrai: il ressemble au nain du duc d'Albe. Je suis retourné trois fois au Louvre m'absorber devant l'Antonio Moro et, à chaque visite, s'est affirmée la ressemblance odieuse: Ethal est l'effarant sosie du gnome encapuchonné du maître flamand.

Il en a la tête énorme, l'encolure épaisse, le torse trop long, comme dévié sur les jambes trop courtes, le je ne sais quoi d'oblique et de tortu. Les mains noueuses et poilues du nain, ses doigts crochus cerclés de bagues lourdes sont les mains et les doigts d'Ethal. Ethal a ce front bas, ces sourcils en broussaille et ce nez bulbeux et renifleur; cette bouche sarcastique est la sienne; siennes ces paupières grasses et pesantes à l'abri desquelles une malice embusquée clignote et luit.

Cette physionomie malfaisante et sensuelle de Kobold déguisé en bouffon ducal, est, à crier, la physionomie de mon peintre. On sent en lui une âme attentive et sournoise, toute de luxure et d'ironie, une âme faunesque, que la morgue et le kant anglais costument mal et, certes, les éclatants oripeaux et la sonnaillante marotte d'un fou lui siéraient mieux que le frac, tant son être est d'une ambiguïté grimaçante... Un détail surtout impressionne en lui: cette poitrine velue, cyniquement offerte dans l'échancrure démesurée de ses cols, une poitrine de charretier, où semble tapie quelque affreuse araignée hérissée de poils noirs...

Toutes ces choses hideuses et même répugnantes, je ne les avais pas remarquées, lors de nos premières rencontres; l'esprit de ce diable d'homme exerce sur moi un tel empire. Je ne m'en suis aperçu qu'à la longue, et encore Ethal a pris soin d'appeler mon attention sur cette ressemblance. Je n'ai découvert toutes ces choses qu'une fois averti, et c'est lui qui m'a envoyé au Louvre, lui qui m'a fait remarquer l'effrayante analogie qui existe entre cet horrible nain et Lui!

Pourquoi?... Et l'étrange, c'est que cette laideur, au lieu de m'éloigner, m'attire. Ce mystérieux Anglais me tient sous un charme, je ne peux plus me passer de lui.

Depuis que je le connais, la présence des autres m'est devenue plus intolérable encore, leur conversation surtout! Oh! comme elle m'angoisse et comme elle m'exaspère, et leur attitude, et leur façon d'être, et tout, et tout!... Les gens de mon monde, mes tristes pareils, comme tout ce qui vient d'eux m'irrite et m'attriste et m'oppresse, leur vide et bruyant bavardage, leur perpétuelle et monstrueuse vanité, leur effarant et plus monstrueux égoïsme, leurs propos de club!