«C'est assez pour aujourd'hui, déclarait-il après une heure et demie de divagations, il faudra revenir et le plus souvent possible. Votre cas est si intéressant! Quand vous serez plus aguerri, nous feuilletterons ensemble les albums des grands déformateurs, les Rowlandson, les Hogarth, les Goya surtout. Ah! le génie de ses caprices, l'horreur apaisante de ses sorcières et de ses mendiants! Mais vous n'êtes pas encore mûr pour le terrible Espagnol. Son œuvre, voilà le philtre de guérison. Il y a aussi Rops, mais les côtés luxurieux de l'artiste réveilleraient en vous des fièvres qu'il faut laisser dormir. Ensor peut-être et ses cauchemars modernes, quand vous serez en bonne voie. C'est une vraie cure que j'entreprends.

«Si nous étions à Madrid, je vous dirais d'aller, tous les matins, au Prado vous suggestionner devant les fous de Vélasquez, les fous des Hasbourg; il y a là un choix divertissant. Mais, au fait, allez donc au Louvre. L'Antonio Moro, le fameux nain du duc d'Albe vous sera d'un enseignement puissant. D'abord, il vous familiarisera avec ma figure: on dit qu'il me ressemble, et là-dessus, adieu ou, plutôt, à bientôt.

«Vous guérirez sûrement.»

«Juillet 98.—Pourquoi Claudius Ethal m'a-t-il dit qu'il ressemblait à l'Antonio Moro du Louvre? Pour me troubler ou se moquer de moi?

Ce Claudius Ethal est, paraît-il, un terrible mystificateur. A Londres, il a pratiqué le fun avec de tels raffinements d'à-propos et de malice qu'il a dû s'expatrier en France; sa situation, là-bas, n'était plus tenable. Son procès avec lord Kerneby, au sujet du portrait de la duchesse, n'a été qu'un heureux prétexte; la vérité est qu'il a fui de justes colères et l'explosion de vieilles rancunes, rancunes et colères attisées avec un art d'ironiste qui met chez lui le mystificateur bien au-dessus du peintre de portraits. Le scandale de sa condamnation, la perte de son procès n'ont été que des représailles; les tribunaux ont frappé en lui bien plus le fumiste incorrigible et triomphant, que l'artiste atrabilaire, grincheux et sans parole.

Pendant dix ans, fort de son talent et de son grand nom, peintre attitré de l'aristocratie et presque assuré d'une impunité garantie par le crédit de sa clientèle, il a bafoué et ridiculisé cette aristocratie dans ce qui lui tient le plus douloureusement au cœur, dans sa morgue et son hypocrisie. On cite de lui des histoires effroyables: d'abord celle de la marquise de Clayvenore, princesse et dame d'honneur de la reine, invitée par lui à luncher dans son atelier de Windsor, dans la banlieue londonienne, et, là, brusquement mise en face du terrifiant portrait de deux clowns excentriques, des deux frères Dario, qui, il y a trois ans, révolutionnèrent les music-hall de New-York et de Londres, Reginald Dario, le géant, et Edwards Dario, le nain. Lady Clayvenore, l'avant-veille, avait vu les deux excentriques à l'Aquarium et gardait encore toute neuve la vision de leurs grimaces et de leurs contorsions. Lady Clayvenore croyait trouver dans l'atelier d'Ethal des portraits de femmes et d'enfants; elle tombe au crépuscule sur ce cauchemar peint, les faces torturées des deux phénomènes; puis voilà que l'atelier se fait obscur. C'était fin décembre, et le jour baisse vite en hiver, et lady Clayvenore s'aperçoit qu'elle est seule dans l'atelier désert. Claudius Ethal a disparu, et pendant que, tremblante, elle cherche une porte, une issue sous des portières qui ne s'écartent plus, l'hallucinant portrait s'anime. Le nain d'abord, comme un crapaud, saute hors du cadre, puis le géant s'en envole, maigre et long, avec des battements d'aile de vautour, et, autour de la pauvre femme atterrée, un étrange sabbat commence. Avec d'atroces dislocations du torse et des bras c'est le numéro qu'elle a vu à l'Aquarium l'avant-veille, mais fantomatique, spectral dans la solitude de cet atelier désert; la danse de deux larves s'y aggrave d'ombre et de silence.

Les deux excentriques, loués et stylés d'avance par Claudius Ethal, exécutèrent leurs exercices en conscience; mais, à la suite de cette private séance, lady Clayvenore garda le lit pendant huit jours, et, si elle n'eût été en instance de divorce avec lord Clayvenore, ce mauvais plaisant d'Ethal eût reçu des témoins.

«Cette divine marquise, aurait dit le peintre en manière d'excuse, elle déclarait toujours qu'en fait de sensations elle n'appréciait que les imprévues, les violentes et les profondes. J'ai cru bien faire en la servant à souhait. Et puis, aurait-il ajouté avec un claquement de langue de fin connaisseur, cette pauvre milady! Jamais je n'ai vu à un visage humain une si intense, une si superbe expression de terreur. Je la regardais en extase: c'était de la volupté, de la détresse, de l'horreur et du charme... J'en ferais de souvenir une merveilleuse lady Macbeth, une lady Macbeth somnambule.»

Et ce n'est là qu'un des moindres tours prêtés à ce diable d'homme.

Dans l'équipée qu'il fit à White Chapel avec lady Feredith, une milliardaire américaine, une Yankee épousée, fantasque, mal élevée et éthéromane, et qui avait eu la curiosité malsaine de ce quartier de prostituées et de voleurs, les choses auraient été poussées beaucoup plus loin encore. Deux malandrins apostés par le peintre auraient traité la grande dame en quête de sensations sinistres comme une des misérables filles qui rôdent là le soir, et l'attaque nocturne simulée se serait terminée en violences et en voies de fait dont l'Américaine ne se serait pas plainte: dépouillée de ses bijoux, atteinte dans sa pudeur, cette assoiffée d'inconnu n'aurait regretté rien; mieux, elle aurait même inspiré à l'artiste une de ses plus belles études, exposée sous ce titre: Messalina. On voit que ce Claudius Ethal en avait de joyeuses.