Ce Claudius Ethal m'a ensorcelé et je n'ai rien vu dans son atelier, pas un crayon, pas un croquis, pas un bout de toile... Et quel singulier atelier pour un sensuel et somptueux artiste comme lui! Quatre murailles nues éclairées par le jour froid d'un grand châssis, une vue de toits, et quels toits! Le Panthéon et les tours de Saint-Sulpice, car cet Anglais a trouvé le moyen d'aller se loger de l'autre côté de l'eau, au bout du monde, derrière le Luxembourg...

Et dans ce vaste hall au plafond si haut qu'il en paraît reculé dans l'ombre, pas un bibelot, pas une tache claire d'ancienne étoffe ou de dorure de cadre: le dénûment d'un atelier de peintre de décors. Un luxe, cependant, dans cette austérité: les moires d'un parquet ciré et frotté à s'y regarder, un parquet luisant comme une glace, et, dans un angle, le haut miroir d'une psyché Empire entre deux montants d'acajou surchargés de masques.

Des masques de Debureau, faces pâles de Pierrots aux narines pincées, aux sourires minces; masques japonais, les uns de bronze, les autres de bois laqué; masques de la comédie italienne, ceux-là de soie et de cire peinte, quelques-uns même de gaze noire tendue sur des fils de laiton, des masques de Venise énigmatiques et légèrement horribles comme ceux des personnages de Longhi; c'était toute une guirlande grimaçante posée autour de l'eau dormante du miroir.

J'étais venu voir le peintre et sa peinture, et je tombais sur une collection de masques. J'eus un moment de quasi-effroi.

«Je les ai sortis pour vous, faisait Claudius Ethal avec un geste gracieux de maître de danse, j'en ai une collection assez complète. Les masques de Debureau deviennent assez, rares; puis j'en ai quelques curieux de Venise: ceux-là sont introuvables aujourd'hui. Je ne vous parle pas des japonais. Le Yeddo est maintenant à Londres et avenue de l'Opéra.» Et comme je demeurais sur mes gardes:

«Ne craignez donc rien, la seule chance de guérison que vous ayez de cette obsession des masques, c'est de vous familiariser avec eux et d'en voir quotidiennement. Contemplez-les longuement, maniez-les même et pénétrez-vous de leur horrifiante et géniale laideur, car il y en a qui sont œuvres de grands artistes. Leurs laideurs rêvées atténueront en vous la pénible impression de la laideur humaine... La guérison par les semblables, c'est de l'homéopathie, en somme; je connais votre cas, c'est le mien. Je ne me suis pas exilé de Londres pour un autre motif. L'atmosphère fuligineuse et le brouillard de la Tamise y développent d'une façon par trop affreuse les côtés de spectre et de poupée des êtres. Je respire tellement mieux depuis que je vis avec ces masques! Aussi, je les ai tous sortis pour vous.» Et s'effaçant avec une grâce falote de danseur, Ethal me découvrait un somno d'acajou du même style que sa psyché; tout un monceau de masques en encombrait les coussins.

Je dois l'avouer, il y en avait de charmants et de terribles. Les masques japonais surtout ravissaient le peintre: masques de guerriers, masques de comédiens et masques de courtisanes, les uns effroyables, crispés et convulsés, le bronze des joues creusé de mille rides avec du vermillon larmant au coin des yeux et de longues traînées vertes au coin des bouches, telles des bavures de fiel. L'Anglais en caressait les longues chevelures noires rapportées. «Ce sont des masques de démons, disait-il; les Samouraï les portaient à la guerre pour terroriser l'ennemi. Celui-là couvert d'écailles vertes, avec entre les narines deux pendeloques d'opale, c'est un masque de génie marin. Celui-ci, avec ses touffes de poils blancs en guise de sourcils et les deux mêmes pinceaux de crin au bord des lèvres, c'est un masque de vieillard. Ces autres-là, d'un blanc de porcelaine, d'une matière unie et fine comme une joue de mousmé et si douce au toucher, des masques de courtisanes. Voyez, ils se ressemblent tous avec leurs narines délicates, leurs faces rondes et leurs lourdes paupières bridées; ils sont tous à l'effigie de la déesse. Les perruques sont-elles d'un assez beau noir? Ceux-là qui pouffent de rire dans leur immobilité, des masques de comédiens.»

Et ce diable d'homme citait les noms des démons, des dieux et des déesses; son érudition enchantait: «Bah! j'ai si longtemps habité là-bas!» Il maniait maintenant les légers édifices de gaze et de soie peinte des jolis masques vénitiens.

«Voici un Cocodrilla, un capitaine Fracasso, un Pantalon et un Matamore. Les nez seuls diffèrent et l'ébouriffement des moustaches, si vous y regardez de près. Ce masque de soie blanche avec d'énormes besicles, dégage-t-il un effroi assez comique? C'est un docteur Curucucu, un vrai fantoche de contes d'Hoffmann. Quant à celui-ci, tout en crin noir, avec ce long nez en spatule, l'air d'un bec de cigogne se terminant en cuiller, pouvez-vous imaginer quelque chose de plus épouvantable? C'est un masque de duègne. Une amoureuse était bien gardée quand elle courait la ville, flanquée d'une matrulle ornée d'un appendice pareil. C'est tout le carnaval de Venise qui défile et parade devant nous sous le camail et le domino, embusqué derrière ces masques, e poppe! Voulez-vous une gondole? Où allons-nous? A San Marco ou au Lido?»

Et il riait. Sa verve m'étourdissait et je riais comme lui, charmé par sa faconde, ébloui par le scintillement de tant de souvenirs, et je ne voyais plus dans les trous d'yeux de tous ces masques les affreuses lueurs de soufre, qui jadis y pâlissaient pour moi.