C'était fou et c'était vrai.

Avec son long cou granulé, sa face étroite, ses yeux ronds aux paupières membraneuses, avec son grand nez effilé surtout, effilé comme un bec et l'artifice évident des faux cheveux adhérant mal au crâne, la marquise de Sarlèze était, ce soir-là, une effarante cigogne de cauchemar. La ressemblance m'apparut tout à coup criante, et je sentais ma raison sombrer dans de l'inconnu; car dans la buée lumineuse des lustres, le long des hautes fenêtres long drapées de satin vert pâle et dans l'embrasure des portes, les salons de l'hôtel de Sarlèze venaient de se peupler de masques.

C'est cet Anglais qui les évoquait et les imposait à ma vision. La femme au piano, qui chantait, à moitié nue, comme entraînée en avant par le poids de sa gorge, avait le profil d'une brebis bêlante; le blond de ses cheveux avait jusqu'à l'aspect terne et laineux d'une toison. De Tramsel dégageait un museau de renard, Mireau, le romancier, une gueule de hyène; dans le groupe des femmes assises, toutes les fleurs du faubourg en corbeille pourtant, c'étaient de lourdes faces bovines, des prunelles aqueuses de vache ruminante à côté de fronts fuyants de carnassier et d'yeux ronds d'oiseau de proie.

Et ce terrible Anglais me nommait toutes les ressemblances. Debout près du Pleyel, la dame à la face moutonnière, la comtesse de Barville, continuait à bêler du Chaminade; un pianiste, un professionnel aux yeux saillants de batracien dans une pauvre petite figure écrasée et stupide, l'accompagnait en saccade avec des gestes hâtifs.

Claudius Ethal, penché à mon oreille, continuait sa nomenclature de monstres: l'enfilade des salons de l'hôtel de Sarlèze, leurs longs parallélogrammes d'anciennes boiseries à peine rehaussées d'or, ce diabolique Anglais les avait peuplés littéralement de spectres et, comme dans un envoûtement, l'atmosphère toute grouillante de larves, telle une goutte d'eau vue au microscope, laissait transparaître avec les âmes les épouvantables faces des instincts et des pensées ignobles. Autour de nous grimaçaient, tournoyaient des bouches d'ombre.

Le cauchemar prit fin lorsque l'Anglais se tut.

LE GUÉRISSEUR

«Juin 98.—Quel homme est-ce que cet Ethal? Un sincère, un prodigieux artiste ou un mystificateur?... Je sors de son atelier, bouleversé, intrigué, et pourtant sous le charme; un instant je me suis cru guéri... Eh bien, non, puisque je suis aussi inquiet qu'avant, mais d'une autre inquiétude, moins anxieux sur mon cas, mais si troublé par l'homme!

Quel merveilleux improvisateur, quel éveilleur d'idées neuves, étranges et qui, néanmoins, semblent vraies.