«1er juin 1898.—Est-ce pour s'être trop complu dans l'eau froide des joyaux que mes prunelles ont pris cette clairvoyance atroce? La vérité est que je souffre et meurs de ce que ne voient pas les autres et de ce que, moi, je vois! Mon hallucination n'est qu'un sens de plus: c'est l'innommable de l'âme humaine remonté à fleur de peau qui prête à tous ces visages les apparences de masques. J'ai toujours souffert, comme d'une tare, de la laideur des gens rencontrés dans la rue, des petites gens surtout, ouvriers se rendant à leur travail, petits employés à leur bureau, ménagères et domestiques, laideurs d'un comique attristant et morne encore aggravées par les vulgarités de la vie moderne, la vie moderne et ses promiscuités dégradantes... Oh! sous une pluie de novembre, l'intérieur d'un bureau d'omnibus!

Les laideurs de la rue parisienne, la pauvreté de certaines nuques aux cheveux rares, la face chafouine de certaines bonnes en courses, la chlorose éreintée et vicieuse de leurs lèvres trop pâles et les yeux obliques, toujours chavirés sous les paupières bourgeonnantes, de certains suiveurs de femmes! Ah! les laideurs de la rue parisienne! Avec les premiers froids il y en a qui deviennent terribles! Mais celles-là, du moins, je me les expliquais.

Ces pauvres faces déprimées de vieux artisans et de petits bourgeois portaient le souci quotidien des basses besognes, le poids des préoccupations mesquines, l'inquiétude des échéances et la terreur des fins de mois; la lassitude de tous ces sans-le-sou aux prises avec la vie, une vie rance et sans imprévu, toute la tristesse même d'exister sans une pensée un peu haute sous le crâne leur avait fait ces laideurs mornes et plates.

Le moyen de trouver un regard dans tous ces yeux fixés d'hébétude ou durcis par la haine, dans tous ces yeux de pauvres hères, vitreux ou criminels? Naturellement, la pensée, quand il y en a une en eux, ne peut être qu'ignoble ou sordide: on n'y voit luire que des éclairs de lucre et de vol; la luxure, quand elle y passe, est vénale et spoliatrice. Chacun dans son for intérieur ne songe qu'au moyen de piller et de duper autrui.

La vie moderne, luxueuse, impitoyable et sceptique a fait à ces hommes comme à ces femmes des âmes de garde-chiourme ou de bandits: têtes aplaties et venimeuses de vipères, museaux retors et aiguisés de rongeurs, mâchoires de requins et groins de pourceaux, ce sont l'envie, le désespoir et la haine, et c'est aussi l'égoïsme et c'est aussi l'avarice, qui font de l'humanité un bestiaire où chaque bas instinct s'imprime en traits d'animal.... Mais ces masques ignobles! dire que je les ai longtemps crus l'apanage des classes pauvres, ô préjugé des races, des classes pauvres!

Quel blasphème! je n'avais pas regardé les miens.

«10 juin 1898.—Une joie dans mon enfer, une consolation dans les ténèbres hantées où je me débats, si toutefois c'est une consolation de ne plus s'y débattre seul!

Un autre homme a la même obsession que moi, un autre homme a la hantise des masques, un autre homme les redoute et les voit, et cet homme est un grand peintre, un artiste anglais connu de toute l'Europe, une des gloires de Londres: Claudius Ethal, le fameux Ethal, qu'un procès retentissant avec lord Kerneby vient d'éloigner d'Angleterre et d'amener à se fixer à Paris.

Lord Ethal voit aussi des masques; mieux, il dégage immédiatement le masque de tout visage humain. La ressemblance avec un animal est le premier caractère qui le frappe dans chaque être rencontré.... et de cette effroyable clairvoyance il souffre avec une telle acuité, qu'il a dû renoncer à son métier. Lui, le grand peintre de portraits, il ne fera plus désormais que des paysages, lui, Claudius Ethal, l'auteur de la Jeune fille à la rose et de la Dame en vert!

Par quel secret pressentiment ce visionnaire a-t-il été averti de mon mal? Est-ce d'instinct ou sur des renseignements, documenté par des indiscrétions d'amis, qu'il est venu à moi brusquement, dans ce salon, avant-hier, et avec une familiarité que n'autorisait pas la banale présentation d'avant le dîner, pourquoi m'a-t-il dit de cette voix basse et lointaine, une voix toute changée qui n'était plus celle qu'il avait à table, pourquoi m'a-t-il dit avec cet air de complicité et de mystère: «Ne trouvez-vous pas, monsieur le duc, que la marquise de Sarlèze ressemble étrangement à une cigogne ce soir?»