L'autre soir, dans ce bal de la rue de la Gaîté où nous étions entrés en revenant de Versailles, dans cette salle surchauffée et saturée d'exhalaisons rousses, au milieu de ce public d'ouvriers endimanchés, d'apprentis de métiers vagues et de toutes les prostitutions, comme son œil clair et sournois de jouisseur est allé de suite à ce couple: la femme, toute jeune encore, d'une maigreur ondulante sous les longs bandeaux plats empruntés à Mérode, toute jeune et déjà fanée, mais d'une fanerie morbide, capiteuse et vicieuse de faubourg parisien, quelque brunisseuse sans doute. O le rose fiévreux de son mauvais sourire et la cernure meurtrie de ses grands yeux voraces, et le regard noir dont elle suivait les gargouillades et les ébats de son danseur!

Ce danseur, sans doute son amant, l'avait lâchée et, un peu parti, l'air débraillé et casseur dans un complet de velours élimé, le torse en avant, le jarret tendu, il fringuait, tel un poulain échappé, dans ce bal, happant victorieusement les femmes au passage et les faisant pirouetter comme autant de toupies, à tour de rôle, l'une après l'autre, elles ravies et soulevées, lui bien campé sur ses talons!

Et la délaissée, la femme aux bandeaux noirs, la face étroite et les yeux durs, le surveillait, l'épiait, le guettait dans une angoisse sourde et une colère montante; les autres femmes avaient fait cercle, et lui, surexcité, fignolait maintenant un cavalier seul, risquait des ronds de jambes, des appels de pieds et des ruades. Il retroussait les pans de son veston, il se déhanchait, saluait jusqu'à terre la fille blême et muette et, croupe en l'air, comme un qui joue à saute-mouton, passait entre ses jambes la gouaillerie de sa face rieuse, osait encore des tortillements.

Et dans la salle électrisée, des rires éclataient, et des applaudissements. La fille était devenue verte; d'un geste, elle fouillait sous son tablier, sa poche, mais lui, l'empoignant à la taille, l'emportait dans une étreinte goulue, écrasait un baiser sur sa bouche et, les yeux dans les yeux et de l'humide aux lèvres, appuyés l'un à l'autre, les jambes enchevêtrées et partout se touchant étroitement, elle, pâmée et pardonnante avec un rire de femme chatouillée, lui, faraud, cabré et fier, valsaient et pirouettaient dans l'orgueil affiché de la paix enfin faite et se désiraient publiquement.

«Le drôle est beau, chuchotait Claudius à mon oreille, la petite ne s'embêtera pas cette nuit.»

J'avais un sursaut, sa voix m'avait réveillé d'un songe. L'œil clair et luisant de Claudius pesait sur moi comme une lame, j'en sentais entrer en moi le froid et le coupant; il inspectait toute mon âme, connaissait mon désir et jusqu'au trouble inavoué éveillé en ma chair et par cette scène et ce garçon... Et j'ai senti que j'étais plein de haine, de haine pour Claudius et la maîtresse de ce voyou!

Si c'est là la guérison annoncée. J'ai peur de cet Anglais, sa voix fait naître en moi des suggestions abominables, sa présence me déprave, son geste crée d'innomables visions.

«20 juillet.—Ethal est absent, il est parti lundi, appelé à Bruxelles par une lettre; une vente de tableaux et d'estampes l'a fait quitter Paris brusquement. Il devait revenir le surlendemain ou jeudi au plus tard, et voilà huit jours qu'il s'éternise là-bas, m'annonçant toujours son retour par de courts télégrammes, et les dépêches s'entassent sur ma table et mon Claudius ne revient pas.

Quelle place il a prise dans ma vie, comme il me manque! Sa présence m'est devenue tellement nécessaire que, depuis son absence, comme une faim me creuse et me tenaille l'être. C'est une sensation de faim absolument, et en même temps j'étouffe et je suffoque. Et pourtant, je le sens, je crains et je hais cet Anglais de malheur.