Et voilà encore sa rentrée différée, son absence prolongée, et jusques à quand maintenant? On dirait que c'est chez lui un parti-pris d'énerver et d'exaspérer ma patience.

Et ce bibelot unique, cette pièce de collection qu'il est parti acquérir en Hollande et dont il veut peindre un chef-d'œuvre, qu'est-ce que cela peut bien être? Quelque mystification encore.

Une curiosité m'étreint et en même temps un doute, un soupçon et une grandissante terreur.

Je devine une amorce dans tous ces envois de gravures hideuses et hallucinantes; elles me détraquent et dépravent le cerveau, peuplent mon imagination de stupeur et de transes, et la trépidation nerveuse de cette perpétuelle attente...

Je suis entré dans du mystère et du mystère est entré en moi, et comme un vaste filet m'enveloppe et m'enserre; je sens d'heure en heure des mailles de ténèbres se rétrécir autour de moi.

Et cette eau-forte d'Ensor, ce nouvel envoi? Quelle horrible chose est-ce encore? Je ne décachèterai pas ce rouleau, non, je ne veux pas l'ouvrir; non, cette fois je ne toucherai pas ce parchemin; cette gravure, je ne la verrai pas.

«9 août 98.—La Luxure: ma curiosité a été la plus forte, j'ai rompu le cachet du rouleau. La Luxure, tel est l'intitulé de l'eau-forte d'Ensor.

Une scène, on dirait, à première vue, d'hôtel garni: les quatre murs d'une triste chambre de joie; là, le fauteuil de velours capitonné; ici, la commode d'acajou: un décor de vice banal et bourgeois. Dans le fauteuil, les mains étalées sur le ventre, un affreux bonhomme à lunettes se prélasse, une face prognathe, glabre et béate de vieux notaire ou de pharmacien adjoint et marguillier, un bedonnant Homais, dont le cou tendu, le groin et les gros yeux myopes boivent avidement le spectacle du lit: une alcôve de campagne à la couche trop haute sous les rideaux relevés en bonnes grâces, et, sur ce lit, éclairant la pénombre, s'écartent deux grosses jambes nues, s'étale la bouffissure blême d'une prostituée grasse, d'une gouge à tête de bonne, au ventre énorme, hideusement ballonné et tendu, on dirait gonflé par la semence de toute une caserne.

Auprès de la fille repue, tout contre cette chair saturée et lasse, une maigreur se tasse et se blottit, un triste et long ensoutané qui, rageur, étreint la femme et goulûment lui suce et mordille la nuque! O la face dure et crispée de désir de l'homme et ses yeux blancs chavirés de luxure!

La Luxure! Coiffé d'un bonnet grec, du fond de son fauteuil, le gros homme à lunettes contemple, exulte et flambe; assez ignoble et bas spectacle si la fantasmagorie des murs ne le haussait soudain à une grandeur farouche; car la chambre de joie est hantée. Sous le burin de l'artiste le dessin même du papier de la chambre est devenu une sinistre et pullulante tapisserie. Cette chambre, des tétards et des gnômes au corps virgulé et fluent l'habitent; des grimaces et des rictus, d'aveugles yeux morts et des bouches baveuses flottent sur les murs et dans les rideaux du lit.