«Mon cher duc, excusez-moi une fois de plus. Je vous fais faux bond pour la troisième fois, et vous avez renoncé, cet été, à votre saison d'eau et au Tyrol pour demeurer à Paris avec moi... Je serais le dernier des misérables si je n'avais le motif le plus sérieux de vous faire attendre. Le plus merveilleux bibelot, un objet du seizième siècle tout à fait rare et d'un modèle dont je raffole, une pièce de musée comme on n'en rencontre plus sur le marché, m'est signalée par Ensor et tout près d'ici, en Hollande, à Leyde même.
«L'objet est chez un vieux collectionneur dont les vitrines vont être mises aux enchères par licitation. Le pauvre homme est devenu fou et sa famille liquide; les ventes d'été sont seules abordables. Désastreuses pour le vendu, l'acheteur y peut trouver son compte.
«Je pars dans une heure pour Leyde, je reviendrai avec l'objet ou je ne reviendrai pas, car, s'il est tel que me l'a dépeint Ensor, c'est une pièce unique et qui sera ma gloire. Pour la fixer je reprendrai mes pinceaux et retrouverai mon talent: je peindrai cette chose ou je ne toucherai plus jamais une toile.
«Vous la verrez, vous la verrez et l'aimerez comme moi, plus que moi peut-être, et alors nous serons rivaux.
«Si je n'allais pas trouver cette chose telle que me l'a racontée Ensor! Cet Ensor voit avec son imagination, mais sa vision est d'une probité parfaite, d'une précision géométrique presque; il est même un des seuls qui voient. Il a l'obsession des masques comme nous, c'est un voyant comme vous et moi; les bourgeois le traitent de fou.
«Je lui ai narré votre cas, et il s'y est intéressé naturellement; il s'est même pris d'une belle passion pour vous, sans vous connaître; entre malades on se comprend toujours et, pour vous marquer sa sympathie, il a choisi dans ses cartons une de ses plus belles eaux-fortes et m'a prié de vous l'offrir; je vous l'adresse signée de lui. C'est sinon la plus belle, du moins la plus intense, de sa série de Masques.
«Vous verrez quel homme est cet Ensor et quelle merveilleuse divination il a de l'invisible et de l'atmosphère que créent nos vices... Nos vices, qui de nos visages font des masques.
«Attendez maintenant un télégramme de Leyde qui vous annoncera et mon succès et, cette fois, mon retour.
«Ethal.
«Je n'ai pu, pour mon compte, faire affaire avec Ensor.»