«Les avons-nous pourtant assez souvent suivies, les femmes empaquetées de soieries et de voiles des pays du soleil, femmes arabes ou mauresques, se rendant soit à la mosquée, soit au bain, quand elles descendaient, trébuchantes, les degrés des ruelles baignées d'ombre! avons-nous assez longtemps interrogé, sous le haïck, leurs longs yeux d'extase et de langueur, ces yeux uniformément mouillés de kohl, implorants comme ceux des gazelles, mais, quand on les regarde bien, brillants et durs comme la prunelle miroitée des oiseaux, vides et froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de lapis, et aucun des êtres rencontrés là-bas, autour de la pyramide de Chéops comme dans le désert de pierre de Pétra, ne tiendra la promesse d'Astarté.
Ni l'Oued-Naïl, ni même l'ânier fellah, nul d'entre tous ces animaux d'Orient n'a su nous offrir le terrible et doux regard d'aigue-marine que Thomas cherchait et qu'il poursuit encore, tout guéri qu'il se prétende.
Au fond, bien plus malade que vous, mon pauvre ami! oui, que vous!
«Sir Welcôme est le pire des possédés, et si j'ai tenu à vous le faire connaître, c'est justement pour vous faire toucher du doigt votre mal et vous prouver que la guérison n'est pas là-bas, mais ici, où la dernière de ces femmes—ou la première à votre gré,—peut vous donner le regard introuvable, sous l'impression d'un sentiment que vous devinez... Oh! ce n'est ni le désir, ni l'amour, vous êtes trop riche pour les inspirer.
«—Et c'est?...
«—Je vous le dirai si vous me promettez de ne pas partir, si vous me donnez votre parole de ne pas essayer de rejoindre sir Thomas Welcôme, dont vous allez, je gage, recevoir demain un télégramme, daté de Nice ou de Marseille... Mais ce salmis de bécasse se refroidit; vous savez, cher ami, que la bécasse n'attend pas.»
19 novembre 1898.—«Le Lahore part lundi; vous avez le temps de faire vos malles. Bouclez-les et venez me rejoindre à l'hôtel de Noailles. Le Lahore est le premier marcheur de la Compagnie. Nous serons le 5 janvier à Singapoor.
«Welcome.»
Claudius avait deviné juste. J'ai trouvé ce télégramme en rentrant chez moi. Le montrerai-je à Ethal?
20 novembre 1898.—«Je le savais.» Et Claudius pose négligemment la dépêche entre nos deux couverts. Nous déjeunons ce matin ensemble, et, après les huîtres, je n'ai pu résister à l'envie de lui communiquer le télégramme. Il n'a pas eu le sourire sardonique que je prévoyais; son triomphe a été le plus naturel; il a redemandé du cumin au maître d'hôtel, car il assaisonne tout ce qu'il mange d'un tas de condiments exotiques et bizarres, a exigé du céleri et du safran pour se confectionner dans un ravier je ne sais quel hors-d'œuvre à saveur violente, y a trempé une langue délicate, et puis, revenu tout à coup à la conversation: «Alors, vous ne partez pas?... Eh bien, tant mieux! Sir Thomas Welcôme a eu jadis, à Londres, une assez fâcheuse histoire, et j'eusse été en peine de vous savoir voyageant avec lui.—Comment? Et vous me laissiez?...—Pardon. J'aurais influencé votre détermination, si je vous avais prévenu avant décision prise. Nous autres Anglais, nous avons le respect absolu de la liberté d'autrui; vous étiez libre de partir, et j'avais le devoir de vous laisser cette liberté entière.