«J'ai pu vous avertir de l'inutilité de votre voyage et vous convaincre, par l'exemple même de Thomas, de la vanité de vos efforts. Thomas vous avait menti en vous vantant sa guérison; j'avais le droit de détruire son mensonge, puisqu'il en avait fait un argument; mais je n'avais pas celui de vous révéler sur Welcôme un détail de sa vie ou de son passé qui eût pu sinon vous détourner de partir, du moins vous donner à réfléchir.—Il y a donc sur lui?... Et Claudius, sans même relever mon objection: «Maintenant que votre décision est prise, je puis vous apprendre ce qu'on appelle, à Londres, la malheureuse aventure de sir Welcôme et le danger que vous avez couru.—Un danger! Et vous ne me préveniez pas! Vous me laissiez, de gaieté de cœur, courir au-devant!...—Parfaitement! On n'évite pas sa destinée. Et puis, n'auriez-vous pas tout mérité par votre manque de confiance envers moi?—Mais c'eût été une traîtrise!—Pas pire que la vôtre, puisque je vous ai promis la guérison et que vous changiez de médecin.—Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de sir Welcôme, comme vous dites à Londres?—Ah! quelle impatience. Modérez-vous. Je ne serai pas assez naïf pour vous la conter. Vous pourriez me soupçonner de l'avoir inventée pour les besoins de la cause, testis unus, testis nullus. Je vous la ferai détailler tout au long par un de mes compatriotes, sir Harry Moore... Moore, le gros entraîneur de Maisons-Laffitte. Nous le trouverons certainement ce soir, à cinq heures, au Tattersall, ou vers minuit au bar de la rue Auber... Inutile d'insister, je ne vous dirai rien. Vous seriez en droit de suspecter mon dire. Laissez-moi seulement vous féliciter d'avoir su résister à la mélancolie éloquente des grands yeux de Thomas: ils ont la réputation d'être très persuasifs.—Que voulez-vous dire?—Rien. Harry Moore vous expliquera. Voulez-vous, en attendant cinq heures, aller chez Jane de Morrelles?...—Jane de Morrelles?—Oui, le 62 de la rue Washington. J'ai reçu ce matin une circulaire: tout un arrivage de province, de vraies primeurs, dont une petite de Bayonne.
Ces Basquaises sont d'une pureté de formes et d'une élégance rare sur le marché parisien: et puis, il y a parfois de beaux yeux celtes parmi ces populations des Pyrénées, des yeux qui ont reflété l'eau des gaves, l'eau froide et verte des torrents. Dans un visage ambré ces sortes d'yeux sont singulièrement éclairants; et puis, ces petites de province, qui ne sont pas rompues au métier, ont parfois aussi de jolis gestes effarouchés, des semblants de pudeur, des reculs de biche traquée. Ce sont de vrais claviers de sensations; et quand on sait doser avec elles la surprise et l'épouvante, on peut obtenir de jolis regards... C'est un si puissant piment de volupté, un tel agent nerveux que la terreur!»
LE SPECTRE D'IZÉ
25 novembre.—La fastidieuse et l'horrible journée que nous avons traînée chez cette Jane de Morelles, la plus horrible et écœurante soirée ensuite au Moulin-Rouge, et puis l'affreux une-heure-à-deux dans ce bar anglais, avec ce géant apoplectique d'Harry Moore, et ses ignobles révélations sur sir Thomas Welcôme... sir Thomas Welcôme! un des seuls êtres qui m'aient marqué un peu de sympathie, la seule âme, en vérité, vers laquelle je me sois senti attiré.
On dirait que cet Ethal prend plaisir à déprimer en moi toute énergie, à détruire toute illusion... Il m'en reste donc, après tant de misères physiques et morales!
Avec cet Anglais, j'ai la sensation de m'enfoncer dans de la boue et de la nuit, la boue tiède, fluente et suffocante de mon cauchemar d'opium; l'air se raréfie à l'entendre, et ses atroces confidences ne remuent en moi que bas instincts et sales convoitises. Ce Claudius!
Il porte avec lui comme une atmosphère de bouge; il y a quelque chose d'innomable dans ses insinuations et dans ses chuchotements. Et cet homme devait me guérir! Il a trouvé le moyen d'augmenter ma détresse morale. La détresse morale du duc de Fréneuse, quelle pitié! Je ne m'en sens pas moins englué dans je ne sais quels remous de vase parfumée et chaude, sous la serre molle et pourtant tenace de cet homme au regard de vautour!
Oh! les lueurs troubles de ses yeux vairons sous leurs paupières membraneuses! On dirait que ses prunelles ricanent. Et l'étreinte odieusement caressante et pourtant si prenante de ses doigts cerclés d'énormes joyaux! Et la hideur de sa poitrine velue, cette large poitrine de portefaix qu'il avait mise à l'air chez Jane de Morelles, dans le débraillé de sa chemise! car il s'était mis à l'aise pour recevoir les petites. Je me demande encore comment je ne l'ai pas étranglé, tant son sans-gêne et ses façons ignobles m'ont soulevé le cœur. Il a drainé, ce jour-là, à travers mes derniers préjugés et mes derniers souvenirs, une pestilence de marécage, et tout s'est fané, flétri sous une haleine de malaria. Comme je le hais d'avoir ainsi tout détruit en moi! Comme je l'exècre de m'avoir ainsi sali sir Thomas Welcôme! Cela je le sens, je ne le lui pardonnerai pas. Oh! cette journée truquée, machinée par lui pour saccager en moi les dernières floraisons d'âme, cette journée, je ne l'oublierai plus maintenant, car elle a tué le peu d'enfance qui survivait en moi!
Je suis entré, maintenant, dans la grande épouvante et la grande nausée, et, de ce jour, j'ai commencé à descendre, à glisser dans le noir, le mouvant, l'inconnu, le fétide, dans le suprême dégoût et de tous et de moi.