CLOACA MAXIMA

Ici des lacunes déroutantes, des erreurs de date involontaires ou voulues, des altérations d'écriture, une déconcertante incohérence dans tout le manuscrit, son auteur évidemment frappé, malade.

Janvier 1899.—Cette salle de première! C'était bien la grande infamie avec l'étalage, aux bords des loges, de tous les diamants opimes des fortunes mal acquises et de la prostitution. Toutes les chevronnées du vice étaient là, déshabillées dans des robes de parade et, sous le maquillage savant, figées d'orgueil et le sourire aux lèvres, pareilles à des idoles triomphales sous la flamme des colliers et l'or faux des cheveux teints, toutes flanquées d'une notoriété des lettres ou de la politique, apprentis ministres ou académiciens de demain, toutes, radieuses d'afficher, comme amant ou mari, elles, les ex-filles à la mode, l'homme aujourd'hui en vogue, car on les épouse maintenant.

Dans les baignoires, aux fauteuils d'orchestre, c'était, attiffée d'étoffes légères, la grâce frêle et tourmentée des acteuses de petits théâtres et des filles cotées du jour, des Kranile et des Willie, les petites femmes à tête diminuée et fiévreuse, alourdie par des cheveux épais, la plupart l'air de pages insolents et précieux avec leur profil d'une délicatesse mièvre, et toutes dégageant un charme obsédant et pervers... Et, là-dessus, la veulerie des hommes, leur teint de poisson bouilli aggravé par le blanc de porcelaine des plastrons, le rictus de leur bouche molle, la lassitude éreintée de leur démarche et la laideur de leurs yeux cuits: toute la noce, et puis les faces fielleuses de la critique, les œillades obliques des augures jugeant tacitement la pièce, et toute l'ignominie des «chers confrères» et des poignées de mains complices, le complot organisé des couloirs.

Ce spectacle, je l'avais pourtant cent fois vu, et jamais je n'avais encore perçu avec tant d'acuité la laideur des masques! Jamais, à travers le mensonge des parfums et des fards, mes narines n'avaient si cruellement démêlé l'atroce odeur de putréfaction d'une salle de théâtre. Toutes ces femmes et tous ces hommes dans ces loges, j'en connaissais les vices et les tares, les misères et les scandales, comme ils connaissaient, eux, la détresse de ma vie et les affreuses légendes chuchotées sur mon nom.

D'abord, n'étions-nous pas là pour confronter et afficher cyniquement, chacun, notre personnalité viveuse et parisienne, notre belle gloire boulevardière, faite de hontes d'hier et de désastres de demain? Et, au mouvement d'une lorgnette braquée sur moi, au dessin d'un sourire d'une femme aux écoutes, je devinais et mon nom prononcé et les propos tenus...

Et c'était, dans une avant-scène, le gros Naiderberg enrichi par dix faillites, Naiderberg, dont les exécutions à la Bourse se soldent par des achats de villas à Cannes et de grands hôtels en Suisse, Naiderberg, bouffi, boursouflé de graisse malsaine, avec sa face de lèpre blanche et son allure de suffète; puis, en suivant le rang dans les loges, les trois frères Helmann, l'air de squelettes d'oiseau avec leurs épaules hautes, leurs maigres torses en proue de navire et leurs museaux de peseurs d'or, lèvres minces, nez plus minces et yeux plus minces encore, mais d'une luisance jaune de métal sous leurs clignotantes paupières, tous les trois banquiers et entretenant en commandite la belle Conchita Merren, épanouie comme un camélia blanc devant leurs trois habits noirs; et puis Maicherode, encore un banquier, celui-là, mais viennois, Viennois expulsé de Vienne, qui affiche bruyamment cette pauvre Nelly Ferneil, son paravent, et dont la devise, cueillie à la Préfecture et chuchotée dans les maisons closes, est: «Laissez venir à moi les tout petits enfants», tous, Juifs naturellement, naturalisés français, mais cosmopolites et maîtres de Paris.

Suivaient les hommes politiques dans les loges des muses gouvernementales et sémites, ceux dont on cite les prix tarifés d'abstention et d'amendement, les grands journalistes à tant l'article, ceux qui, pour cinquante louis, loueront la pièce ou n'en parleront pas, et les rancuniers, ceux qui dénigreront quand même, parce que la direction a rendu le manuscrit ou l'étoile de la troupe l'invitation à souper, quand ce n'est pas le carnet de chèques.

Et dans le troupeau je reconnaissais, svelte et cambré dans son frac à revers de moire, du Bois-Evrard, le beau du Bois qui exploite les filles et se bat pour elles au besoin; de Marsonnet, le peintre qui a épousé sa maîtresse sans réfléchir que la fortune de Nina Marbeuf était viagère et passait à sa mort aux trois enfants, qu'elle a du baron Harneim; Destelier, l'éditeur qui n'édite que des dreyfusards, et Dorimo, son confrère, qui n'édite que des nationalistes, mais qui tous deux lancent en dessous main, l'un les livres de Gyp, parce que Gyp rapporte, et l'autre, les pamphlets d'Ajalbert, parce que le pamphlet, à l'étranger, ça est du pain; toutes les hypocrisies et toutes les audaces, toutes les honorabilités en façades, dont l'intérieur est en lézardes, depuis les épouseurs de dots adultérines, de par les millions de pères naturels juchés dans une austérité scrupuleuse et tardive, jusqu'à de Saint-Fenasse, qui tire aux courses les chevaux que lui fait monter son frère, et Marforade, le poète anarchiste aux gages de Fraynach, qui reproche à Moreuse d'aimer l'armée à l'École militaire et vit dans l'intimité d'un masseur; et, alors, venu pour la divette du théâtre, cette délicieuse et fragile Éva Linière, ses grands yeux d'ange de Gozzoli, effarants, effarés, sauvages et prometteurs et si drôles à trouver dans sa face de gavroche, tout le Lesbos des premières, toutes les femmes damnées qu'attire à nos spectacles le charme alliciant des professionnelles du travesti; et c'était, blanche de sa beauté grasse et blonde d'Irlandaise, Maud White, dans la loge de l'Altorneyshare la vieille duchesse de la soirée d'Ethal, plus recrépie d'onguents et plus spectrale que jamais sous les pustules nacrées d'une armature de perles, qui faisaient ses vieilles chairs verdissantes, la vieille Altorneyshare avec le frère et la sœur.

Dans une baignoire, la gorge lourde de la marquise Naydorff voisinait avec la taille épaisse d'Olga Myrianinska: la Slave et la Sicilienne, acoquinées par les mêmes goûts, étaient là aussi pour les épaules gamines et le visage amaigri d'Éva Linière, cinglante d'éphébisme dans un Polyte de l'«Orestie.»