Cette Éva! c'est pour elle aussi que Muzarett, le svelte et fin poète grand seigneur, cambrait là, dans un fauteuil, son torse, on eût dit, corseté et sa petite tête ridée et inquiète. Le Delabarre, le musicien qui les affole toutes, l'accompagnait; les deux ennemis avaient fait la paix, réconciliés dans le culte équivoque et capiteux de l'actrice.

Je reconnaissais là aussi tous les Anglais gourmés et lustrés de la soirée de Claudius. Disséminés dans la salle, mais reconnaissables à leurs faces poncées et lourdes, on eût dit tirées par des mâchoires pesantes, ils communiaient tous, eux aussi, dans la religion nouvelle et c'était comme la célébration d'un rite dans toute cette salle, où les jambes menues de l'actrice tenaient en haleine tous les hommes et toutes les femmes dans l'attente et l'espoir d'un accident de maillot.

Et devant tous ces spectateurs à groin de porc et ces spectatrices à face convulsée de goule, le souvenir d'une eau-forte de Rops s'imposait, une effroyable et justicière eau-forte, où la Luxure, la Luxure impératrice du monde, est stigmatisée sous les traits d'un squelette couronné de fleurs, mais un squelette on peut dire sirène, car au-dessous des vertèbres du torse s'épanouit une croupe charnue, et deux jambes fusent, deux jambes rondes de statue ou de danseuse, qui épousent les reins en forme de beau fruit.

Et, comme la vision se précisait obsédante, l'actrice en scène devenue pour moi décharnée avec la tête de mort apparente sous la face, et les jambes et les reins demeurés seuls eurythmiques et charnels, et que je me sentais sombrer dans la terreur devant ce spectre concentrant sur lui les yeux vides et fous de toute une salle de masques; une femme entrait dans l'avant-scène de gauche et, tous les regards, toutes les jumelles s'étant tournés vers elle, je subissais malgré moi l'effluve magnétique et dirigeais mes yeux vers la nouvelle venue. C'était une longue et svelte jeune femme toute pâle dans une exquise toilette bleu pâle, qui la faisait plus pâle encore!

Pâleur inquiétante d'hostie, visage d'un ovale aminci à l'expression spirituelle et souffrante, les yeux comme agrandis, d'un outre-mer tournant au noir, dans des cernes bleuis, meurtris, tachés de nacre, elle personnifiait, l'étrange et fragile créature, la psychique beauté du vingtième siècle. Où avais-je déjà vu ce nez délicat aux narines mobiles et vibrantes et le halètement de cette poitrine plate, de cette taille trop mince sous les plumes légères de l'éventail, où ce sourire d'émail incisif et charmant, ce rire du bout des dents entre le rouge des lèvres?

Et tous les yeux dévoraient cette pâleur, toute la luxure de cette salle buvait le philtre de cette beauté de fièvre et d'agonie. C'était, dans les prunelles et les sourires allumés, la même excitation qui, tout à l'heure, avait salué l'entrée de l'actrice en scène et, une minute avant, soulignait les déhanchements et les gestes osés du travesti.

Un homme et une femme accompagnaient la créature à la robe bleu pâle, et dans l'homme je reconnaissais le mari, un mondain de lettres, sans moins de talent que les gens du métier, mais sans plus non plus. La femme était la princesse de Seiryman-Frileuse, l'archimillionnaire yankee que sa dot a imposée au faubourg, la petite tête de passion et d'énergie déjà remarquée dans l'atelier d'Ethal.

«La jolie Mme Stalis avec la princesse de Seiryman... Alors, elle aussi?»

Toutes les androgynes de la salle tenaient leurs jumelles braquées sur l'avant-scène et détaillaient l'Américaine et sa nouvelle amie, les unes admirantes, les autres dénigrantes, toutes mordues dans leur chair par la même hystérie et par le même désir; les hommes, eux, lorgnaient et souriaient, ayant compris.

Sur la scène, Éva Linière continuait de cambrer une anatomie de jeune page dans le maillot mauve étoilé d'argent mat d'un Oreste d'opérette, hellène de Montmartre et très grec d'Asie.