Avant-hier soir, dans l'intimité du tête-à-tête et le silence de l'atelier d'Ethal, je me suis fait raconter en détail la fin mystérieuse de M. de Burdhes, dans laquelle fut si bizarrement compromis sir Thomas Welcôme, Welcôme qui vit, du jour au lendemain, se fermer devant lui tous les clubs de Londres et promène maintenant à travers l'Asie les millions de M. de Burdhes et la tare d'une réputation à jamais sombrée.
Dans ce bar où Claudius m'avait traîné, cette nuit de l'autre mois, pour entendre Harry Moore raconter l'aventure, nous n'avions pu tirer du gros entraîneur que de balbutiants propos d'homme ivre, idioties obscènes coupées de lourds hoquets et de jurons saxons. Cet apoplectique ivrogne avait vomi sur Thomas sans l'atteindre, et les salauderies éructées à propos de Welcôme avaient souillé mon imagination et attristé mon souvenir, sans pourtant détruire la mélancolique et noble image que l'Irlandais avait laissée en moi. Les insanités de ce bookmaker soûl m'avaient seulement mis en défiance et juste assez inquiété pour atténuer mon regret de n'avoir pas suivi Thomas dans son exode dans l'Inde; car, en somme, cet ignoble Harry Moore n'avait rien articulé de précis.
M. de Burdhes avait été trouvé assassiné dans une petite maison des environs de Londres où Welcôme avait l'habitude de se rendre et où tous deux et d'autres encore se retrouvaient, soi-disant pour célébrer les rites d'un culte inconnu rapporté de l'Extrême-Orient par M. de Burdhes.
Cet excentrique avait la prétention d'imposer au monde une religion nouvelle, et le jeune Welcôme, alors dans la fleur de ses vingt-trois ans, était non seulement un des affiliés de la secte, l'adepte favori, le disciple préféré de l'original instigateur du culte, mais il en était aussi héritier; si bien que, le matin où M. de Burdhes fut trouvé étranglé dans le sanctuaire de Woolwich, sir Thomas Welcôme héritait de dix millions... Il est vrai que le jeune Irlandais avait passé cette nuit-là au cercle et qu'un éclatant alibi déroutait tout soupçon, mais la mort tragique de M. de Burdhes ne le mettait pas moins, à vingt-quatre ans, à la tête d'une des grosses fortunes des Trois-Royaumes; et, invoquant la fameuse théorie criminelle du cui prodest, toute la société s'arma de rigueur vis-à-vis du jeune millionnaire. Ce fut l'exclusion d'emblée des clubs et des salons.
D'ailleurs, le meurtrier de M. de Burdhes ne fut jamais retrouvé. J'écris «monsieur» parce que Anglais ou plutôt Hollandais d'origine, mais habitant Londres depuis des années, de Burdhes avait eu cette originalité suprême de se faire naturaliser Français, option de nationalité qui lui attirait l'universel mépris de Londres. Mais les fêtes qu'il donnait, trois fois par an, dans Charing-Cross, et son excentricité même de fondateur de religion l'imposaient malgré tout à un monde de morgue et d'élégance, épris de faste et d'individualités violentes. L'Anglais a le plus grand respect de la liberté d'autrui: toute manifestation d'énergie et de personnalité est faite pour lui plaire, car elle satisfait en lui un goût d'indépendance inhérent à la race, et c'est déjà être Anglais que de mépriser les idées et les mœurs adoptées par les autres pays; mais c'est l'être tout à fait que de se distinguer et se particulariser par des manies affichées et l'insolence d'habitudes bien à soi.
M. de Burdhes réalisait toutes les conditions requises pour intéresser et même garder la faveur de Londres, quoique naturalisé Français; mais se permettre de mourir assassiné et, du même coup, faire millionnaire un Irlandais sans fortune et d'une compromettante beauté de pâtre grec... La société de Londres fit payer à Welcôme et le scandale de la fortune imprévue et celui de la fin mystérieuse; le cant anglais, qui avait supporté le disciple de M. de Burdhes, n'en accepta pas l'héritier... Thomas Welcôme dut voyager. Les voyages, c'est l'exil volontaire. Il voyagera toujours maintenant.»
Et, sans trop préciser ses insinuations, mais avec un art félin dans le sous-entendu et le dangereux emploi des hypothèses, toute une science trouble du jeu des probabilités, Ethal, devenu semeur de doutes, Ethal, de son débit monotone et lent, comme détaché, achevait de m'emplir d'épouvante et d'émonder mes dernières illusions.
C'étaient maintenant des particularités sur ce M. de Burdhes et la petite maison du crime; le peintre semblait étrangement s'y complaire.
Une espèce de dormeur éveillé que ce grand seigneur hollandais, toujours abruti d'opium et qui semblait avoir, dans ses yeux vitreux et son teint exsangue, gardé toute l'opprimante léthargie des poisons d'Orient...
Dans les derniers temps de sa vie, ce de Burdhes combattait ses terribles besoins de sommeil par des courses folles, de véritables marches forcées prolongées très avant dans la nuit, au bord de la Tamise, le long des quais, par les rues désertes du West-End et de White Chapel même, les quartiers les plus dangereusement solitaires. Claudius l'avait beaucoup connu, et quand on évoquait devant le maniaque le péril de ces promenades nocturnes: «J'en ai vu bien d'autres en Orient, répondait-il avec un haussement d'épaules; il ne peut m'arriver rien, à moi. Et puis j'aime les aspects de coupe-gorge, le sinistre moderne du fleuve après minuit et l'abandon de ces quais, de ces avenues.» Et c'était, avec un pétillement dans les yeux, une description presque amoureuse d'une lueur falote de réverbère, d'un angle de rue suspecte ou d'un cab immobile arrêté sur la berge et se reflétant dans l'eau; puis il s'arrêtait tout à coup, comme en ayant trop dit, et rien n'était plus tristement éloquent que ses silences.