Ce de Burdhes aimait passionnément le silence et la nuit!
Est-ce dans une ces périlleuses sorties que de Burdhes fut victime de quelque agression nocturne? La complicité d'un des initiés de la foi nouvelle ouvrit-elle au contraire le pavillon de Woolwich à des assassins anonymes? Mais le mystère qui enveloppait sa vie se fit encore plus dense autour de sa mort.
Ce fut une fin tragique, obscure, fleurant à la fois le crime et l'au-delà. Le meurtre, en tout cas, fut commis par un être au courant des pratiques et des habitudes de la victime, car M. de Burdhes fut frappé au milieu de ses dévotions, une nuit qu'il s'était rendu à la petite maison du culte et y veillait pour l'accomplissement de quel rite?... avec qui? ou seul?
Prévenu en toute hâte par Thomas Welcôme, je fus introduit par lui dans le temple. La police, déjà sur les lieux, avait respecté la position du cadavre... Je n'avais jamais pénétré dans le fameux pavillon. Nul désordre dans le vestibule et les deux pièces que nous traversâmes d'abord: une simple décoration d'énormes paons de faïence posés à même des murs peints en jaune d'or. La troisième pièce méritait seule attention: Thomas, atterré, était demeuré au seuil!
Cette chambre! Je la vois encore comme si c'était hier. Une tapisserie Louis XIV en faisait le tour: c'étaient, dans un jardin de terrasses et de colonnades, des guerriers costumés à la romaine avec des déesses aux tuniques astragalées d'alors; mais une étrange décoloration avait noirci les visages et les chairs, singulièrement éclairci les étoffes, si bien que sur le ciel devenu roux, au milieu du gris bleu des jets d'eau, c'étaient non plus des nymphes et des dieux, mais des démons à visage de nègre qui vous fixaient de leurs yeux blancs.
Un lit très bas (on couchait donc dans ce temple?) un lit très bas et très large étalait presque à ras de terre des courtines de soie mauve ramagée de fleurs d'or; un monstrueux Bouddha veillait au pied; une psyché Empire le reflétait. Le lit n'était pas défait et, dans l'air épaissi d'encens et de benjoin, une veilleuse turque brûlait.
Deux policemen étaient dans cette chambre: l'un d'eux souleva une portière.
Là, dans un réduit de soieries d'un rose mat, sur un écroulement de coussins, de Burdhes gisait. Il était en tenue de soirée; un énorme iris blanc marquait sa boutonnière; il était tombé en arrière, les genoux plus hauts que le buste, et sa tête exsangue, aux narines déjà pincées, avait roulé de côté, mettant en saillie l'arête des maxillaires et la pomme d'Adam. La chute avait dû être violente et pourtant les vêtements n'avaient pas été fripés; à peine le plastron de la chemise avait-il été entr'ouvert. Une de ses mains crispées étreignait la chaînette d'argent d'un merveilleux encensoir. Pas une goutte de sang: seulement, au cou, à la place où la chair est plus douce et plus blanche, une ecchymose violacée tournant au brun jaunâtre, comme une morsure ou la succion d'un baiser long et lent.
Le parfum de la pièce voisine régnait près du cadavre, encore plus tenace et plus fort; il s'y compliquait d'odeurs de poivre et de santal; un peu de fumée bleuâtre montait encore de l'encensoir.
Au milieu de quelles pratiques, de quels rites de religion ignorée, la mort avait-elle surpris de Burdhes? Une énorme gerbe d'iris noirs et d'anthuriums rouges se dressait, hostile, hors d'un vase d'argent; et, sur un petit autel hindou, encombré de tulipes de verre et de ciboires d'or et de bronze, une étrange statuette se dressait: une espèce de déesse androgyne aux bras frêles, au torse plein, à la hanche fuyante, démoniaque et charmante, en pur onyx noir. Elle était absolument nue.