Pâles et lentes mains de jeune femme condamnée, elles étaient molles et délicates, imprégnées des senteurs les plus fines. Et pourtant j'hésitais à les toucher. Ah! comme je préférais la chair en sueur des enfants du fermier! Ils sentaient, eux, la santé et la force. Et c'est toute cette santé perdue, cette fleur de terroir, cette odeur de froment et de feuilles mouillées qui me hantent encore et que m'a rapportées le spectre de Jean Destreux.
29 mars 1899.—Jean Destreux!
Il y avait de grands labours dans les plaines; les soirs d'automne, les sillons fumaient dans la brume, et les chevaux, lassés, rentraient à une allure plus lente. Moi, je m'esquivais du château, courais éperdument jusqu'à la lisière du petit bois et, le cœur battant, j'épiais le retour des chevaux à la ferme. J'épiais surtout son retour, à lui. Il était si gai, si bon enfant pour nous autres, les petits! Son entrain animait toute la ferme. Depuis son retour du régiment, l'air était comme changé dans le pays.
Il avait servi en Afrique et, dans le travail, gardait encore sa chéchia de spahi. L'Afrique! Il avait rapporté de chez les Arabes un tas d'histoires, et des farces, et des simagrées qui faisaient monter le rire aux lèvres et de la joie dans les yeux. Il y avait comme du ciel dans ses prunelles, tant leur eau bleue souriait dans sa face roussie. Grand, mince et découplé, les cheveux d'un blond de seigle mûr, le soleil du désert l'avait tanné, desséché et bruni. Avec sa chevelure claire et sa moustache floconneuse sur son teint bis et cuit, il flambait comme un grand sarment dans la chaleur des journées d'août et, infatigable à l'ouvrage, activait de ses lazzi, de son exemple et de gestes endiablés l'indolence harassée des autres moissonneurs.
Les soirs d'hiver, à la veillée, il revêtait parfois son uniforme et faisait passer la parade aux autres valets de ferme ahuris.
Moi, je l'aimais pour la franchise de ses grands yeux clairs, son inaltérable gaieté, les histoires qu'il nous contait et sa douceur envers nous, les enfants, lui parfois si brusque vis-à-vis des autres. Et puis, il m'avait appris le maniement du sabre pour m'amuser: «Parez! Pointez!» Et puis il savait de si divertissantes chansons, des chansons de marche, entraînantes et gaillardes, des refrains de corps de garde, débraillés et frondeurs, et d'autres encore en mélopées si monotones et si tristes que les larmes nous venaient rien qu'à les entendre. Celles-là, il les avait apprises, là-bas, très loin, dans ce pays d'Afrique où il avait servi.
Le dimanche, pendant que le fermier et ses valets étaient, qui au cabaret, qui aux vêpres, lui, demeurait à lire de vieux almanachs dans la grange, et, alors, moi, j'allais le retrouver dans le foin.
Les enfants du fermier, eux, y étaient déjà. Des rires étouffés m'accueillaient à l'entrée. Jean Destreux nous lisait à haute voix des proses et des vers dans de vieilles paperasses. Il en avait des tas.
La vivifiante odeur des foins et des récoltes, les charpentes des hangars noyées dans la pénombre, les rais lumineux tombés d'une lucarne, les atomes de clarté tourbillonnant dans la chaleur, le clair obscur des greniers, les herbes des prés engrangées là, sous les lourds toits de chaume, Jean Destreux et sa chemise de toile bise ouverte sur sa poitrine incarnaient tout cela.
Mais je ne m'en rendais pas compte: je ne saisissais alors ni les couleurs, ni les parfums, ni les formes; je les ressentais puissamment, inconsciemment, avec une petite âme obscure et brûlante, heureux de toutes mes sensations jusqu'à en désirer parfois mourir, mais sans en analyser les rapports, synthétique à force d'ignorance. Et le bonheur n'est-il pas cette ignorance-là?