Maintenant, je sais pourquoi j'ai pleuré.
LE REFUGE
Paris, 28 mars.—Ce Jean Destreux m'est revenu en rêve, et toute mon enfance avec lui, mon enfance à Fréneuse, en Normandie, la Normandie pluvieuse et grasse.
J'allais souvent le regarder travailler à la ferme, je m'échappais du château pour aller jouer avec lui. Je n'avais qu'à traverser le petit bois de bouleaux, après la pelouse, presque à l'entrée du parc, à pousser la barrière et j'étais dans le verger, le verger au sol herbu et mou.
La ferme! Les pièces étaient si hautes et si vastes à Fréneuse, si claires aussi et d'une clarté si triste avec leurs larges portes-fenêtres et le moiré de leurs parquets luisants! Toute la mélancolie du ciel, des plaines et des saisons changeantes pénétrait par ces fenêtres. Oh! la sécheresse austère de leurs petits rideaux blancs! Comme je m'y sentais seul dans l'hostilité des choses! C'étaient, surchargés de têtes de lion, de bélier et d'attributs Empire, de grands meubles d'un style maussade et pesant. Je me heurtais toujours à leurs angles; leur contact était froid et faisait mal. Je n'aimais point non plus les lourdes chaises d'acajou massif accroupies, on eût dit, contre les tentures... Et ces tentures donc! Elles étaient éclatantes et glacées avec des grands aigles et des lauriers d'or, on eût dit, captifs dans des fonds cramoisis ou vert mort. Épanouis en rosaces ou s'alternant en losanges, les parquets cirés étaient comme une glace, satinés au toucher et glissants sous les pas. Les grands salons de Fréneuse! J'y grelottais même en plein été. Et les cimes d'arbres du parc, éternellement agitées dans la vitre claire des impostes, comme elles emplissaient de détresse ma petite âme d'enfant!
Aussi, au luxe froid de ces vastes pièces vides combien je préférais l'égouttement sans fin des claies de la laiterie, la laiterie où se tassent les mattes, l'ombre poussiéreuse et parfumée des granges et la tiédeur étouffante de l'étable, où les vaches sentent bon!
La laiterie surtout! O chaleurs de juillet, après-midi accablantes où l'odeur du lait caillé paraissait plus fraîche et d'une acidité si discrète, relents de crème un peu surie fermentant dans le courant d'air des croisées ouvertes, quelle étrange et puissant bien-être j'éprouvais à humer tout cela! Et les mains rouges de la fermière sur le pis gonflé des vaches, la chute lourde des bouses dans la paille et la recherche hâtive des œufs dans les cachettes, les œufs parfois trouvés aux coins des râteliers, notre entrée furtive, sur la pointe du pied, dans l'écurie déserte et nos folles parties de cligne-musette, mes galopades à travers la charpente des granges avec les enfants du fermier!
Oui, comme je préférais cela aux maussades journées de Fréneuse, aux heures d'étude dans la bibliothèque, en tête-à-tête avec l'abbé, et même aux quelques minutes d'entretien avec ma mère, toujours étendue sur sa chaise longue quand je montais la saluer, le matin et le soir!
La chambre de ma mère! Elle était toujours fleurie de lilas blancs, et l'on y faisait du feu en plein été, mais elle sentait l'éther, la créosote et une autre odeur encore qui, dès le seuil, me levait le cœur. Ma mère! Je revois encore ses longues mains tout alourdies de bagues, des mains diaphanes et soignées où le bleu des veines s'avivait sous le derme; elles étaient douces, caressantes et embaumaient; elles s'attardaient longuement dans mes cheveux, s'amusaient un moment à chiffonner ma cravate, puis remontaient à mes lèvres et s'imposaient à mon baiser.