Adieu, je crois qu'en cette vie
Je ne te reverrai jamais,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En te perdant, je sens que je t'aimais.
Et je me suis recouché, et j'ai dormi d'un sommeil d'ivrogne, d'un sommeil trouble et traversé d'images sans suite et contradictoires: Thomas Welcôme, la poupée de cire d'Ethal et quelques figures remarquées dans les bouges défilèrent à mon chevet tour à tour, et puis d'autres visages encore, visages de ma première jeunesse, de mon enfance même et que je croyais oubliés, entre autres, celui de Jean Destreux, le valet de ferme qui fut écrasé chez nous en tombant du haut d'un chariot de blé, un soir de moisson. J'avais à peine onze ans alors.
Pourquoi cette figure m'est-elle réapparue? Je ne l'avais jamais revue depuis l'accident. Thomas Welcôme lui ressemble un peu. Je ne m'étais jamais avisé de cette ressemblance. Est-ce l'apparition de Thomas qui a amené celle de Jean Destreux, ou le fantôme de mon enfance est-il remonté de lui-même de mon passé?... Et je me suis réveillé, du soleil plein mon lit, aux sons d'un orgue qui jouait sous les fenêtres.
Il était plus de onze heures, et, dehors, c'était le plus beau ciel bleu, un de ces matins de mars que l'on croirait de mai et dont l'azur salue parfois le printemps de Paris. Sur les boulevards extérieurs, c'était, à pleines charretées, une floraison de giroflées et de roses thé, de tulipes jaunes et de narcisses entêtants et suaves, poussés dans les voitures des marchands ambulants; des ménagères les achetaient, debout au bord du trottoir; des petites ouvrières s'en fleurissaient en passant. C'était la sortie des ateliers. Paris travaillait déjà depuis cinq heures et, devant une marchande de pommes de terre frites, tout un essaim de petites brunisseuses s'égayaient, en sarrau noir, nu-tête et le nez au vent.
Et ce Musset trouvé à l'hôtel en rentrant, ces pages tournées machinalement du doigt, et, dans le vide et le luxe mort de mon logis sans femme, ces vers de tendresse et de détresse aimante:
Un jour tu sentiras peut-être
Le prix d'un cœur qui vous comprend,