Oh! la belle et sinistre promiscuité et l'équivoque compagnonnage, l'atroce aléa et les rencontres inespérées de ces banales auberges du vice et de la misère, du crime et de la prostitution!
D'ailleurs, la fille, à peine dans la chambre avec moi, m'avait déplu; je l'avais congédiée—elle apportait une telle veulerie, même dans ses marchandages—et, rompu de fatigue, je m'étais mis au lit, attendant; les minces cloisons de ces chambres d'hôtel sont toujours pleines d'enseignements imprévus. Et, en effet, dix minutes ne s'étaient point écoulées que des chuchotements s'éveillaient dans la pièce voisine. Un couple qui s'était tu à notre entrée reprenait son colloque, et, à travers des froissements de linge, des craquements de sommier, une voix jeune et dont la fraîcheur m'étonna éclatait rieuse, et, avec des roucoulements de tourterelle, une demi-pâmoison d'amante heureuse, la femme, avec un geste que je devinais, dans une attitude dont l'image s'imposait à mes yeux, grasseya en vraie Parisienne: «Tu sens bon... tu sens le blé mûr. Je t'aime! Tu es blond comme le blé aussi... J'ai envie de manger de toi!» Et la petite voix, bien de faubourg, mais murmurante comme une source, s'étouffait sous une cascade de baisers: le couple s'aimait.
Quel était cet homme à qui une voix de seize ans disait ces choses enivrantes: «Tu sens le blé mûr... tu es blond comme le blé... J'ai envie de manger de toi?» Jamais à moi, on ne m'avait dit ces choses.
Le couple s'aima beaucoup cette nuit-là. L'homme, lui, se taisait, et ce n'est qu'au petit jour que j'entendis sa voix: «Comme tu as les yeux clairs, Mimi!» Et mon imagination surexcitée m'imposait encore la vision du geste et du sourire de l'amoureux au réveil. Et la petite, de sa voix de source, avec une espièglerie délicieuse: «Mes yeux sont clairs? C'est à force de vous avoir regardé, monsieur.» Et leurs jeux et leurs baisers recommençaient par la chambre, des pieds nus s'y poursuivaient: la petite avait sauté du lit et l'homme cherchait à la reprendre.
A des allées et venues, je devinais maintenant qu'ils s'habillaient. Ce n'était ni une fille ni un rôdeur, car ils ne s'attardaient pas à faire la grasse matinée. Un petit couple d'amoureux honnêtes: lui, quelque ouvrier pressé d'aller à son travail; elle, quelque apprentie qui avait dû mentir chez elle pour donner toute cette nuit à son amant et inventer un prétexte, un coup de presse à l'atelier, de l'ouvrage en plus, l'obligation d'une veille. Ils étaient probablement jeunes tous deux. J'avais la curiosité de leurs visages: je me levai et, derrière les persiennes, je les guettai à la sortie de l'hôtel, les pieds nus sur le carrelage, dévêtu à la fenêtre ouverte.
Il sortit le premier: pardessus beige, chapeau melon. C'était quelque bureaucrate, un employé de magasin, pas plus de vingt-deux ans, car il était grand et mince et de mine insignifiante. Elle, par prudence, ne s'aventura dehors que deux minutes après, mais lui l'attendait au bout le la rue.
Elle était charmante, blonde comme lui et tous ses cheveux dépeignés, en boucles folles sous un pauvre petit paillasson noir qu'elle avait dû orner elle-même de bleuets et de coquelicots; un petit collet de drap noir, une robe de mince foulard bleu à fleurettes complétaient son ajustement. Elle trottinait sur la pointe de bottines jaunes et, souple... non, assouplie par l'amour et un peu pâlie aussi, avec des yeux cernés, mais si heureux dans sa petite figure fraîche, elle sentait la joie et le printemps.
Ils n'avaient pas quarante ans à eux deux. Les marchands de vins et les fruitiers commençaient à retirer leurs volets. Elle le rejoignit au coin de la rue, et là encore, ils s'embrassèrent longuement.
Je les épiais de ma fenêtre.
Enfin, ils se séparèrent et, au bout de dix pas, elle se retourna encore une fois pour le revoir, mais trop tard: il avait tourné la rue. Alors, elle accéléra son allure et disparut, les épaules tout à coup voûtées, comme alourdies d'un gros chagrin.